mardi 6 décembre 2011

Passagers (1)

Chris Marker, Passengers, 2008-2010
Thomas Bilanges, Chronique de San Fransisco, 2003
Walker Evans, Subway Passengers, 1938-1941
Chris Marker, Passengers, 2008-2010
"L'apparition de ces visages dans la foule / Pétales sur une branche humide, noire" … Le court poème, inoubliable, de Ezra Pound était ma première idée pour une épigraphe destinée à une autre exposition de photographies, STARING BACK. Puis j'ai laissé tomber l'épigraphe. Trop facile de s'abriter derrière un grand poète, comme derrière un gilet pare-balles métaphorique, me semblait-il. Notez bien que je n'ai parlé de cette idée abandonnée à personne. Alors sont arrivées les premières revues. Et l'article de Brian Dillon dans Art Review commençait par : “The apparition of these faces in the crowd / Petals on a wet, black bough” - après quoi il donnait des détails sur la parenté entre ces vers et l'état d'esprit de mes photographies. J'étais abasourdi. C'était donc vrai, après tout, il existait une telle chose, la poésie, dont les voies sont par nature différentes des voies du monde, qui nous fait voir ce qui était tenu caché et entendre ce qui était tenu silencieux. J'ai toujours été convaincu que dans mes petits essais, le non dit était plus significatif que ce qui était raconté et là j'en avais la preuve brûlante. Cette fois je n'hésiterai pas à citer Pound et je pense qu'avec cette dernière expérience dans le métro parisien il convient encore mieux. Les pétales sont à coup sûr ces visages que je capture comme un paparazzi bienveillant. Volé, oui, mais par un jeu de miroir, ici, voler veut dire donner. Les tabloïdes aiment attraper les gens (de préférence des célébrités) inconscients, si possible avec une expression maladroite ou ridicule, les choses qui arrivent mécaniquement, indépendamment de l'intention réelle du sujet. Une fois, quand j'étais enfant, le Président français Poincaré a visité un cimetière militaire, sous un soleil brûlant et la lumière extrême a fait apparaître sur son visage, pendant un dixième de seconde, un rictus qui pouvait être pris pour un sourire. Une photographie a saisi ce moment et pour le reste de sa carrière il a été désigné par les opposants de droite comme "l'homme qui rit dans les cimetières". Sans doute ce souvenir d'enfance m'a réellement aidé à développer une curiosité provoquante envers les images. Donc mon intêret à collectionner ces "pétales" est exactement - petit étonnement - à l'opposé des tabloïdes. J'essaye de leur donner leur meilleur moment, souvent imperceptible dans le cours du temps, parfois 1/50 de seconde qui les rend plus vrais, proches de leur être intérieur. J'ai commencé l'expérience avec une montre-bracelet appareil photo , de là le titre "QUELLE HEURE EST-ELLE ?". Puis, j'ai utilisé des trucs différents mais j'ai gardé le titre, pour mon plaisir personnel et aussi parce que le moment volé d'un visage de femme dit quelque chose du Temps lui-même … Mais c'est une autre histoire et, oui, j'avais presque oublié… Le poème de Pound : il a été écrit à Paris et le titre est "Dans une station du métro".
Chris Marker

Cocteau disait que la nuit, les statues s'échappaient des musées et partaient se promener dans las rues. Durant mes pérégrinations dans le métro parisien, j'ai parfois fait de telles rencontres peu communes. Les modèles des peintres célèbres étaient encore parmi nous et j'ai eu la chance de les avoir assis en face de moi.
Chris Marker


Pour le métro de New York, Evans invoque « un moderne Dickens ou Daumier », qui seul pourrait décrire « l’écrasante absence de joie que l’on peut [y] voir ». D’ici là, écrit-il en 1962, « ce peut être l’endroit rêvé pour un photographe qui n’en peut plus du studio et de ce qu’a d’atroce la vanité humaine. En bas, dans cette sorte de sauna, il trouvera la parade que lui offrent des modèles inconscients et captifs, dont la sélection se fait automatiquement, par le seul hasard.

[Ces portraits] ont été pris par [...] un espion qui se repent de l’avoir été, [...] un voyeur qui ne visait qu’à l’apologie de ceux qu’il regardait. Quant à la brutale, impudente invasion qu’ils impliquent, elle a été soigneusement adoucie, en partie atténuée par le passage calculé du temps. [...] Vous ne verrez parmi ces gens le visage d’aucun sénateur, d’aucun président de banque. Ce que vous voyez, c’est d’abord une sorte de sobre évidence. Voici les hommes et les femmes du jury. »
revue Vacarme n°41


Thomas Bilanges, Chronique de San Francisco, 2003
accompagnant dans le Monde Diplomatique un article de Howard Zinn en avril 2004
Il y a onze heures de décalage horaire entre San Francisco et Bagdad. C'était écrit chaque jour, avec la position de la lune et la météo, dans le supplément spécial du San Francisco Chronicle. Je suis resté à San francisco le temps d'une guerre que l'on nommait éclair, du mercredi 19 mars au dimanche 20 avril 2003. Chaque matin prenant le bus pour downtown, je regardais les gens tandis que le paysage de la ville défilait derrière les vitres. C'est l'histoire d'un quotidien. Local.

samedi 12 novembre 2011

La ligne-photogramme

Restait cependant l'idée d'inventer la méthode de transposition du chant général, d'essayer de rendre tangible à chacun le sédiment de tout tandis qu'il se fait, dans le moment extrême, si mince, où sa couche se dépose, où sa couleur définitive se fixe, où son bruit s'affaise sur lui-même. Mes doigts en action sur les claviers des machines à écrire disposèrent du cliquetis du monde et, tout à mon envie, j'enregistrai ainsi, ligne sur ligne, les empilant au fur à mesure en somme. (...)

D'une autre manière je peux dire qu'il s'agissait de déterminer des formes d'art plus propres à rendre des séries d'espace sonorisables, là où s'opère au plus juste certain "objet serré" du texte littéraire. Le repérage peut se faire, d'abîme en abîme, au plus loin, comme dans le "Dépot" ditUacalli, ou quelquefois même, au plus court. Ainsi de l'exercice suivant, auquel je m'étais livré, à propos de photographie, à travers les lettres de Kafka à Felice : lignes découpées, duKafka seul, rien d'autre.

Denis Roche, Dépôts de savoir & de technique, seuil, 1980

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Denis Roche, Dépôts de savoir & de technique, préface, l'escalier de Copàn, p.14

Chaque ligne de "dépôt" se présente en effet comme l'équivalent d'une prise photographique d'une réalité symbolique exogène ponctionnée puis redisposée dans l'espace-cadre. C'est ce que l'on pourrait appeler un "photogramme verbal" qui sert d'unité standardisé. Il s'agit en effet, à chaque fois, du prélèvement d'un même espace de texte et partant, d'un même nombre quantifiable de signes, de manière semblable à une série photographique prise avec la même vitesse d'obturation ou la même profondeur de champ.

Olivier Quintyn, Clicks n'cuts : collage, montage et échantillonnage dans les Dépôts de savoir & de technique in Denis Roche: l'un écrit, l'autre photographie, ENS éditions, 2007

De l'escalier de Copàn je ne connaissais qu'une photo, publiée dans un ouvrage général sur l'architecture maya. (...)

Il y a 63 marches de pierres dont les contremarches sont tout entières occupées par des hiéroglyphes mayas, dont on sait la propension fâcheuse et merveilleuse qu'ils ont à ressembler à des visages ronds de profil. (...)

Une volée de 63 marches, qui en ne changeant rien du tout, faisaient que tout prenait : immense "dépôt" où les lettres ont pu être sculptées, qui monte en biais et s'intègre au paysage, qui subit les yeux des hommes comme on l'aura voulu : un signifiant de la beauté qui ne sera fait que de temps et sur lequel on peut marcher.

Denis Roche, Dépôts de savoir & de technique, seuil, 1980

vendredi 11 novembre 2011

Branle-bas de combat

Ecole d'enseignement supérieur des beaux-arts de Toulouse
photographies de Léa Pagès, 2010

 
"Si l’ennemi se concentre il perd du terrain, et si l'ennemi se disperse, il perd sa force."

Phrase reprise au général Giap par Mario Merz, écrite en spirale et au néon, en 1968 sur un de ses igloos.
 

mardi 25 octobre 2011

Ouvrir l'Objet (1)

le 20 octobre 2011
Ecole des Beaux-arts de Toulouse
Les séquences "Ouvrir l'Objet" reproduisent les écrans à partir desquels les séances du cours de photographie se font. Le propos de chaque séance est de développer (sens photographique) le contenu des écrans. Ce sont des montages de photographies hors-format. Ce sont des montages dialectiques parfois éclectiques à l'intérieur desquels des images entretiennent les unes avec les autres des séries de liens faibles. Le contenu d'un écran n'est pas la somme des pistes offertes par les images mais à l'intérieur du cheminement proposé par ces photographies (que réactivent les liens ci-dessous) la possibilité de détours, de hors-sujet, d'association d'idées, de déclics, d'emportements, d'égarements, bref la possibilité de laisser la place à ce qui arrive au fil d'un temps de parole collectif partagé et qui constitue la saveur particulière de ce que nous appelons : le cours. Peut-on atteindre (selon le mot de Roland Barthes) un montage idiorrythmique ?

Anthony Hernandez, Landscapes for Homeless, ou ici
Brassaï, Les sculptures involontaires, 1933
Walker Evans, Beauty of the Common Tool, 1955
François Aubert, La chemise de l'Empereur Maximilien, 1867
Patrick Tosani, série des cuillères, 1988
Jan Svoboda, Traité sur l'espace, 1971
Edward Weston, Pepper, 1930

dimanche 23 octobre 2011

Expérience/réflexion

Henri Meschonnic, Poétique du traduire, éditions Verdier, 1999

"J'ai rassemblé quelques éléments pour une poétique de la traduction, et une expérience. La théorie n'en est que l'accompagnement réflexif. Toute deux, inachevables. L'expérience est première. (...)"   

Henri Meschonnic, début de Poétique du traduire, Verdier, 1999

Il ne peut être question ici de théorie, d'aucune sorte. Mais plutôt de réflexion, dans un sens que je préciserai bientôt. Je veux me situer entièrement hors du cadre conceptuel fourni par le couple théorie/pratique, et remplacer ce couple par celui d'expérience et de réflexion. Le rapport de l'expérience et de la réflexion n'est pas celui de la pratique et de la théorie. (...) 

De l'expérience, Heidegger dit : "Faire une expérience avec quoi que ce soit (...) cela veut dire : le laisser venir sur nous, qu'il nous atteigne, nous tombe dessus, nous renverse et nous rende autre. Dans cette expression, "faire" ne signifie justement pas que nous sommes les opérateurs de l'expérience; faire veut dire ici, comme dans la locution "faire une maladie", passer à travers, souffrir de bout en bout, endurer, accueillir ce qui nous atteint en nous soumettant à lui...

Telle est la traduction : expérience. Expérience des œuvres et de l'être-œuvre, des langues et de l'être-langue. Expérience, en même temps d'elle-même, de son essence. (...) J'appelle l'articulation consciente de l'expérience de la traduction, distincte de tout savoir objectivant et extérieur à celle-ci (...), la traductologie. (...) le lieu ouvert et tournoyant d'une réflexion. (...) La traductologie : la réflexion de la traduction sur elle-même à partir de sa nature d'expérience. (...)"

Antoine Berman, La traduction et la lettre ou l'auberge du lointain, Seuil, 1999

Antoine Berman, traducteur et penseur de la traduction récuse l'opposition théorie/pratique et adopte le terme de traductologie (qu'il distingue d'une science de la traduction) pour désigner un nouveau domaine spécifique de réflexion sur la traduction en tant qu'expérience. La traductologie selon Berman est donc la reprise réflexive de l'expérience qu'est la traduction, et non une théorie qui viendrait décrire, analyser et éventuellement régir celle-ci. L'expérience et la réfléxivité ne seraient-elles au fond que les deux composantes indissociables d'un seul et unique ensemble : la traduction.

John Baldessari, Goya Series : And, 1997

samedi 8 octobre 2011

Kitchen Frenzy

ChristopherJonassen, série Devour
Bernhard Blume and Anna Blume, Kitchen Frenzy, 1986
JoachimMogarra, les favellas de Rio, 1985
Wols, Sans titre, 1938
ConstanceThieux, Fauxcorps, 2008
SigmarPolke, sans titre, 1970
PatrickTosani, C, 1988, 182 x 120 cm, cibachrome + entretien

L'autre jour, au restaurant où nous allions dîner avec des amis, H.C. me disait des choses passionnantes : tous les problèmes de l'heure étaient en question. 

Tout en parlant, nous descendîmes au lavabo.

Eh bien, je ne sais pourquoi, brusquement,

La façon dont mon ami rejeta la serviette-éponge,

Ou plutôt la façon dont la serviette-éponge se réarrangea sur son support - me parut beaucoup plus intéressante que le Marché Commun.

Plus rassurante aussi (et bouleversante, d'ailleurs) me parut cette serviette-éponge. Et, pendant le dîner, je fus ainsi sollicité plusieurs fois. 

(...)

Ces pêches, ces noix, cette corbeille d'osier, ces raisins, cette timbale, cette bouteille avec son bouchon de liège, cette fontaine de cuivre, ce mortier de bois, ces harengs saurs,

Il n'y a aucun honneur, aucun mérite à choisir de tels sujets.

Aucun effort, aucune invention; aucune preuve ici de supériorité d'esprit. Plutôt une preuve de paresse, ou d'indigence.

Partant de si bas, il va falloir dès lors d'autant plus d'attention, de prudence, de talent, de génie pour les rendre intéressants.

Nous risquons à chaque instant la médiocrité, la platitude; ou la mièvrerie, la préciosité.

Mais certes leur façon d'encombrer notre espace, de venir en avant, de se faire (ou de se rendre) plus importants que notre regard,

Le drame (la fête, aussi bien) que constitue leur rencontre,

Leur respect, leur mise en place,

Voilà un des plus grands sujets qui soient.

Francis Ponge, Nouveau recueil, De la nature morte et de Chardin, éditions Gallimard, 1967

mardi 27 septembre 2011

La cause extérieure

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J'ai toujours été intriguée par la charnière qui relie la chaise à la toile dans "Pilgrim" de Robert Rauschenberg. Pourquoi une charnière plutôt qu'une vis, du scratch, des boulons ou même rien. Celle-ci suggère immédiatement un mouvement dont elle serait l'axe. Pourtant dans cette position particulière de la toile contre le mur + la chaise contre la toile, visiblement rien ne peut bouger. Ou plutôt rien ne peut plus bouger. De nombreux coups de pinceau, larges et rapides donnent à la peinture une allure agitée. Mais la toile est maintenant calée entre la chaise et le mur. La place de la chaise par rapport à la toile est précisément indiquée par un trait de crayon au dessus de la charnière. On pourrait faire à Rauschenberg le reproche que Ben Nicholson faisait à Jean Hélion : que son bleu fait penser au ciel. La chaise à barreaux, en bois, impassible, est peinte; en trois zones qui évoquent trois époques distinctes car il s'agit de trois couleurs mais aussi de trois états : peinte, non peinte, mal peinte ou usée. Cette division en trois zones est reprise dans la toile à la limite haute du dossier. Si la chaise évoque un corps, c'est celui de quelqu'un qui a la peinture dans le dos. De toute manière il n'y a personne, visiblement cette chaise n'est pas là maintenant pour s'asseoir mais pour être regardée. Peut être pour donner une hauteur par rapport au sol. Tout le mouvement est donné par les éléments picturaux. Sont-ils ceux dépourvus de volonté que décrit Aby Warburg autour de la Vénus de Botticelli :

...le mouvement extérieur des éléments dépourvus de volonté, c'est-à-dire du vêtement et de la chevelure, que Politien lui présentait comme la caractéristique des oeuvres d'art antiques, était un signe extérieur commode : il pouvait être utilisé chaque fois qu'il s'agissait de donner l'illusion d'une vie plus intense, et Botticelli usait volontiers de ce procédé qui facilitait la représentation plastique d'êtres humains agités de passion, ou même seulement émus. (A. Warburg, Essais florentins, éditions Klincksieck)

Le plus petit mouvement de la charnière que nous imaginerons fera basculer le tableau dans l'espace réel. Produira même un écart (avec le mur) donc un nouvel espace. Voire un retournement ou une chute. La chaise le garde de ce geste fou en même temps que, par le truchement de la charnière, elle l'y destine. La chaise articulée ainsi est à la fois une adresse (vers le regardeur) et une destination (le réel).

Robert Cumming, Two Views of One Mishap of Minor Consequence, 1973.

Merce Cunningham dans Antic Meet, 1958

Robert Rauschenberg, Pilgrim, 1960

Sandro Botticelli, Naissance de Vénus, 1485


samedi 17 septembre 2011

Paysage de la fadeur

Ci-dessus, des photographies de :
Xavier Ribas 2004, Lewis Baltz 1979, Marie Zawieja 2010, Robert Smithson 1967
En réfléchissant à l'idée d'une image "détenue", évoquée avec Michel Métayer lors du dernier accrochage de Picturediting, je pense à la fadeur décrite par François Jullien.

Le peintre s'est même refusé à traiter différemment ce qui était à distance, comme on le fait d'ordinaie, en réduisant les détails ou en estompant le tracé ; proximité et lointains sont fondamentalement homogènes, ils se "réfléchissent l'un l'autre", selon l'expression consacrée et s'équivalent sous le regard. Celui-ci circule donc uniformément d'un bord à l'autre du rouleau, et seule la verticalité des fins branchages relie entre elles les deux rives, maintient à la surface ces divers plans. Aucun mouvements plus impulsif du pinceau ne vient troubler le calme qui se déploie de part en part, aucun trait ornemental, ou de simple agrément,ne vient relever la platitude de l'ensemble. En même temps, si décanté qu'il soit de toute opacité, si déchargé qu'il soit de toute pesanteur, un tel paysage n'en a pas moins sa consistance propre : les formes esquisées ont bien leur volume, le tachisme des points épars revêt le relief, d'un bout à l'autre, d'un peu de mousse, quelques traits sombres délimitent plus nettement, ici et là, la bordure des choses. Rien ne cherche à inciter ou à séduire, rien ne vise à fixer le regard ou forcer l'attention, et pourtant ce paysage existe pleinement comme un paysage. Les critiques chinois le caractérisent traditionnellement de ce mot : la "fadeur".
François Jullien, Eloge de la fadeur, éditions Philippe Picquier, 1991

Marie Zawieja 2010, Ni Zan 1372

jeudi 8 septembre 2011

Les professionnels

Marcel Broodthaers, La Soupe de Daguerre, 12 photographies en couleur, 1974
Peter Fischli et David Weiss, Die Magd (la Servante), photographie, 1984
Le 17 septembre 1839, un envoyé spécial du New York Star relate la fabriquation en public d'un daguerréotype :

Daguerre pris une plaque de cuivre argenté et en frotta légèrement la surface avec de petits tampons de coton enduits de poudre de pierre ponce et d'huile d'olive. Il enduisait ainsi toute la surface, et je remarquai qu'il frottait d'abord en rond puis régulièrement du haut en bas en mouvements parallèles.

Puis il lava la plaque dans un liquide composé d'une partie d'acide nitrique pour seize d'eau distillée. Il chauffa ensuite légèrement la plaque, tournée du côté du cuivre, à la flamme d'une lampe. Il la passa une seconde fois dans l'eau acidulée.

Ainsi préparée, la plaque pouvait être exposée aux vapeurs d'iode. On plongea alors la pièce dans l'obscurité. on fixa la plaque sur une tablette. Le tout fut glissé dans une boîte munie d'un couvercle. L'iode était placée au fond et passait au travers d'une mousseline tendue à mi-chemin sur un petit cadre. Les vapeurs d'iode en s'élevant étaient ainsi régulièrement réparties sur la surface argentée. Il s'y formait une couche d'iodure d'argent de couleur jaune cuivré (...)

Peter Kubelka

Les professionnels.
Les professionnels sont incurables. Ils ont leur vocabulaire, ils sont convaincus de leur vue scientifique des choses, ils emploient les produits chimiques et ils ne s'intéressent pas à l'art de la cuisine. (...) Une mayonnaise remuée à la main avec une cuillère en bois produit une qualité qui est différente d'une mayonnaise remuée par une machine. Le feu de bois produit un autre rôti que le feu du gaz ou l'électricité. Ce n'est pas du tout magique. Il y a la température et il y a la chaleur. La température peut être la même, mais c'est la source de chaleur qui détemine l'effet sur la viande. Je ne suis pas un traditionaliste, mais je veux souligner les différences des procédés, et je lutte contre l'abandon de la cuisine personnelle en faveur de la cuisine industrialisée. (...) Et j'ai une maxime, je dis : une société qui ne cuisine plus perd le sens commun, parce que cuisiner est une activité exerçant toutes les facultés qui le constituent. Comme le développement de la cuisine a été la source des processus intellectuels, si on cesse de l'exercer, cela aura des conséquences néfastes. Prenons le sport. Les grecs ont compris que le corps humain ne supporte pas une inactivité totale, qui était déjà à la portée de ceux qui avaient un peu d'argent. Alors, pour conserver la santé, ils ont fait une abstraction des mouvement que, plus tôt, tout le monde devait faire chaque jour, courir, sauter, lutter. Leroi-Gourhan dans Le geste et la parole a très bien analysé cette relation du geste avec la pensée. Peut-être qu'on pourra conserver la cuisine comme sport de la main. Le meilleur exercice pour l'esprit c'est la cuisine.
Peter Kubelka, 15 juillet 1998, Paris, in Les Cahiers du mnam n°65

Les films de Peter Kubelka, entre 1955 et 1977, ont marqué l’histoire du cinéma, en posant et en repoussant ses limites. Ses "films métriques" (Adebar, Schwechater, Arnulf Rainer), ainsi que ses "films métaphoriques" (Mosaik in Vertrauen, Unsere Afrikareise, Pause!), procèdent d’une analyse rigoureuse sur le cinéma, et constituent des expériences filmiques uniques. Artiste et théoricien de cinéma, tout au long de sa carrière il aura investi diverses disciplines, de l’architecture à la littérature, de la musique à la peinture et à la cuisine. Il a co-fondé en 1964, le Oesterrichesches Filmmuseum à Vienne. Son ensemble Spatium Musicum joue un répertoire appartenant à un spectre chronologique très large, du chant grégorien à la musique dodécaphonique. Professeur en Cinéma et Cuisine à l’école des Beaux Arts de Francfort, il enseigne la cuisine en tant que forme artistique.

Peter Kubelka, Arnulf Rainer, 1958-1960 / 16 mm or 35 mm / 6' 30


Man Ray, Retour à la raison, 1923, 35 mm, nb, silencieux, 2 mn.


Je me procurai un rouleau de pellicule d'une trentaine de mètres, m'installai dans ma chambre noire, où je coupai la pellicule en petites bandes que j'épinglai sur ma table de travail. Je soupoudrai quelques bandes de sel et de poivre, comme un cuisinier prépare son rôti. Sur les autres bandes je jetai, au hasard, des épingles et des punaises. Je les exposai ensuite à la lumière blanche pendant une ou deux secondes, comme je l'avais fait pour les rayogrammes inanimés. Puis j'enlevai avec précaution le film de la table, débarrassai les débris et développai le film dans mes cuves. Le lendemain matin, j'examinai mon ouvrage qui, entre-temps, avait séché. Le sel, les épingles et les punaises étaient parfaitement reproduis, en blanc sur fond noir comme les clichés de rayons x. Mais les différentes images n'étaient pas séparées comme dans un film ordinaire. Ce que cela donnerait sur l'écran? Je n'en avais aucune idée. 
Man Ray, 1964


lundi 29 août 2011

Les dormeurs

If anybody

is sleepy

,

let him go to sleep

.

John Cage, Lecture on Nothing, 1950

...on trouva d'intrépides amateurs qui eurent assez de courage pour s'exposer, les yeux ouverts, à la lumière solaire,tout en gardant une indispensable immobilité, pendant la durée de l'insolation de la plaque. Mais si de temps à autre on obtenait une image assez satisfaisante, dans la plupart des cas, au lieu de portraits, on retrouvait sur le miroir métallique des figures grimaçantes avec les muscles de la face contractés, des yeux sans paupières ou indiqués par une touche incertaine, forcés qu'étaient les patients de les fermer à de fréquents intervalles, pour les soustraire à la douleur que leur causait le soleil.

Des nouveaux procédés de la photographie, l'Artiste, 1841 in La photographie en France, André Rouillé, éditions Macula, 1989

Les dormeurs :

William Henry Fox Talbot, Nicolaas Henneman endormi, 1844

Hippolyte Bayard en noyé, 1840

Rodney Graham, Halcion Sleep, vidéo, 26mn, 1994

Sophie Calle, Les Dormeurs, 1979.

Andy Warhol, Sleep, film 5h, 1963

Sada Tangara, Big Sleep, 2000

Weegee, Heatspell, 1938

Nils Klinger, die Schlafenden, 2004

Chris Marker, La Jetée, 1962

Alfred Hitchcock, Psycho, 1960

samedi 27 août 2011

Un personnage quantique

"C"est presque comme un personnage quantique. Quand on essaie de l'attraper, il est déjà ailleurs." Paulo Branco