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lundi 30 mars 2026

Poirer le papillon

Irving Penn, Pear with Seeds (A), 1993
Wolfgang Tillmans, Pear Cut, 2019)
Alfred stieglitz, Pears

Bien poiré !

Tom Baril, Pears (765), Wet-Plates series, 2002, à partir d'une plaque au collodion
Florence Henri, composition abstraite, 1932
Shirana Shahbazi, Fruit-03, 2007, C-print on aluminum, 120 x 150 cm
Il paraît que le titre de Satie, Morceaux en forme de poire, est un clin d'œil à son ami Debussy à qui on reprochait de composer de la musique sans forme.  « Quelle forme, en forme de quoi ? »
Édouard Manet, Deux poires
Tom Baril, Two and a Half Pears (800), Wet-Plates series, 2002, à partir d'une plaque au collodion
PaulCézanne, Trois poires, 1878
Je les veux un peu en forme de poires. (Jean Genet)
Georges Braque
Giorgio Morandi, Natura Morta Pere 1924
Emmanuel Sougez, Poires et assiettes, 1931

J'ai dessiné une fois, dans l'atelier de mon père, des poires qui étaient sur une table, à la distance normale d'une nature morte. Et les poires devenaient toujours minuscules. Je recommençais, elles redevenaient toujours exactement de la même taille. Mon père agacé a dit :" Mais commence à les faire comme elles sont, comme tu les vois !" J'ai essayé de les faire comme ça et puis, malgré moi, j'ai gommé et elles sont redevenues, exactement au millimètre, de la même taille que les premières. (Alberto Giacometti)

mardi 28 janvier 2025

The Bread Book

The Bread Book, Kenneth Josephson, livre, 20 pages, 1973
The Bread Book, Kenneth Josephson, livre, 20 pages, 1973
Notre monde actuel est « postidéologique » : il n'a plus besoin d'idéologie. (…) Affirmer que le « monde » et la « vision du monde », le réel et l'interprétation, ne doivent plus être distingués paraît bien sûr très insolite. Mais cette impression se dissipe dès qu'on la rapproche d'autres phénomènes analogues de notre temps. Du fait, par exemple, que le pain et la tranche de pain (puisqu'on vend maintenant du pain coupé en tranches) ne sont plus deux choses différentes. Nous ne pouvons pas cuire et couper à nouveau chez nous le pain déjà cuit et déjà coupé. Nous ne pouvons pas davantage arranger ou interpréter idéologiquement ce qui arrive, ce qui nous arrive déjà idéologiquement « pré-tranché », pré-interprété et pré-arrangé ; ni nous faire notre propre image de ce qui se présente déjà d'emblée comme une « image ». Si je dis que nous ne le pouvons pas, c'est parce qu'un tel « arrangement second » n'est pas seulement inutile mais carrément impossible. Il s'agit là d'une forme extrêmement singulière et toute nouvelle d'incapacité.
Günther Anders, l'Obsolescence de l'homme, 1956

The Bread Book, Kenneth Josephson, livre, 20 pages, 1973

The Bread Book de Kenneth Josephson est un petit livre de vingt pages, imprimé en offset à 1800 exemplaires en 1973. Sur la couverture souple, outre le titre, on voit le bout d'un pain, puis, sur chaque feuille, se succèdent les photographies en noir et blanc du recto et du verso de dix tranches coupées dans ce pain. Sur la quatrième de couverture on voit l'autre extrémité du pain.

L'auteur présente cette séquence de photographies comme une réponse aux narrations photographiques de Duane Michals, publiées à peu près à la même époque : "Quand vous regardez un livre de Duane Michals, une fois que vous avez compris ce qui s'y passe, vous n'avez pas besoin d'y revenir", explique Kenneth Josephson. "Dans The Bread Book, il n'y a rien à comprendre. Vous pouvez même le regarder à l'envers".

C'est, au départ, un livre simple et bon marché. En aucun cas les photographies rassemblées dans ce livre ne peuvent être autonomes, c'est l'ensemble (le livre) qui fait œuvre (bon marché donc). La photographie se montre ici capable de transformer un objet en un autre objet (un pain en un livre).

The Bread Book interroge l'acte de trancher. Le tranchant du couteau à pain puis le tranchant de la photographie. Et ceci d'un point de vue très différent de celui du concept d'instant décisif. Le geste qui conditionne la prise de vue des vingt photographies consiste ici à trancher une miche de pain en dix tranches. On ne sait rien de l'épaisseur des tranches, ni de la part d'imaginaire qui entre dans la reconstitution du pain que nous faisons en feuilletant le livre. Il s'est agi de préparer un objet (le pain) en vue de le photographier pour en faire connaître l'intérieur, un peu comme en anatomie on coupe un cadavre en tranche pour réaliser un atlas. L'atlas anatomique d'un pain révèle d'innombrables trous et un tour indécis.

Je remarque que la tranche de pain comme la page du livre possède un recto et un verso. Ce qui n'est pas le cas d'une photographie. De plus, il est rare de regarder la tranche de pain que l'on va manger aussi attentivement que l'on regarderait la même tranche de pain photographiée.
The Bread Book est à l'opposé du livre dont peut-être il s'inspire : The Book of Bread de Owen Simmons, paru en 1903. C'est un anti-manuel.


The Book of Bread, Owen Simmons, London, 1903

"Peu de savoir est une chose dangereuse", écrit Owen Simmons au début du "Livre du pain" (1903), un ouvrage dont il espère qu'il établira définitivement "le lien entre la boulangerie et le laboratoire" et qu'il répondra aux "besoins du boulanger et du meunier". Et le texte, par moments, se lit effectivement comme le manuel de laboratoire de la boulangerie commerciale : Simmons est le cofondateur de l'École nationale de boulangerie de Londres et collaborateur assidu de The British Baker. C'est le faiseur de pains des faiseurs de pains. Le livre contient des équations pour la conversion de l'amidon en alcool (par le biais du maltose, de la dextrine et du glucose), des notions chimiques expliquant pourquoi la viscoélasticité est "préjudiciable à la bonne fabrication de plusieurs types de biscuits", et des discussions complexes sur les protéides azotés qui, une fois transformés en peptones, "nourrissent la levure en percolant sa cellulose".

En ce qui concerne les trous dans le pain, plusieurs points de vue s'affrontent. Des hommes engagés au quotidien dans la manipulation de la pâte ne sont pas d'accord ; des hommes intelligents couchent sur le papier des idées diamétralement opposées ; mais nous pensons que les divergences d'opinion disparaîtraient si l'on gardait à l'esprit les différentes sortes de trous en discutant plus en détail du sujet. Les trous dans le pain peuvent être divisés en deux catégories : d'une part ceux, de taille moyenne et nombreux, qui sont plus ou moins répartis dans un pain, et d'autre part ceux, un ou deux tout au plus dans tout le pain, qui sont très gros. Nous allons examiner les nombreuses raisons de ces incidents. (….)

The Book of Bread, Owen Simmons, London, 1903

dimanche 28 mai 2023

« Comment ? »

Laura Letinsky, Polaroïds de la série Time’s Assignation, 1997-2008
Laura Letinsky, Untitled#48- série Hardly More Than Ever

Chaque photographie que nous voyons dans les livres, sur les écrans ou sur les murs des galeries existe au sein d'une constellation d'autres photographies connexes, autant d'essais qu'il est plus rare de voir. Ce sont des images de processus, tous les jalons d'un travail d'approche, à tâtons, par approximations. Il y a les photos de la planche contact, ou les fichiers dans la carte mémoire qui parfois dévoilent l'approche du sujet ou la mise en place du cadre. Il y a les polaroids pris dans le studio pour vérifier une lumière ou un cadre. Il y a les essais du tireur qui règle un rapport de couleurs. Chaque processus de travail déploie sa propre panoplie de recherches et de calages. L'image unique est bien entourée !

Dans la série Time's Assignation, Laura Letinsky a regroupé les images polaroïd de type 55 qu'elle réalisait avec son appareil 4×5 inch, avant la prise de vue sur le plan film, pour tester la lumière, la composition et l'exposition lors de la mise en place de plusieurs séries de ses natures mortes, entre 1997 et 2008. Ces polaroïds doivent être fixés pour pouvoir se conserver. Cette opération est omise quand le polaroïd sert d'instrument de vérification juste avant l'impression sur le plan film, c'est pourquoi la plupart des images ont continué à évoluer dans le temps révélant une matière photographique instable.

Il y a un certain degré d'intentionnalité, puis l'image se construit par déplacement successifs. Déplacement des objets, changement d'un réglage ou du point de vue, autre lumière, transformation de l'émulsion sensible, à chaque fois les rapports se reconfigurent et les polaroïds disent : "Comment ?"

Laura Letinsky, Polaroïds pendant la série To Say It Isn’t So, 2006-2008
Laura Letinsky, Untitled #3 - série To Say It Isn’t So, 2006
Laura Letinsky, Polaroïds de la série Time’s Assignation, 1997-2008




jeudi 7 mai 2020

Phrases-femmes (2)

D'après les études de cyclographe de Lillian Gilbreht, 1951  
Mike Mandel, série Making Good Time, Changer une couche, 1985
Voici une autre catégorie de phrases-femmes. 

Déjà devant les gravures de l'Encyclopédie ou les photos de Frances B. Johnston, je me disais : ça tient de la photo d'action ! même si tout est arrêté. Les photos de Lillian Gilbreth ou celles de MikeMandel sont enregistrées pendant tout le temps de l'action décrite par le titre. Une pose longue et un graphe spatial qui écrit dans l'espace le trajet de mains bien occupées à la tâche qui leur est assignée.

Atsuko Tanaka, Robe électrique, 1957
La démonstration de Lillian Gilbreht sert à démontrer les avantages des plats précuisinés dans l'économie de temps et d'énergie de la femme moderne. La démonstration de Mike Mandel sert à démontrer le ridicule du mythe de l'efficacité. La démonstration de l'artiste Atsuko Tanaka dans sa robe électrique sert à démontrer un désir immanent de transmutation.
De l'économie à la dépense.

vendredi 27 mars 2020

Une représentation trempée dans l'objet qu'elle représente

Matthew Brandt, Klamath Lake OR 4, 30x40cm, 2010
Salton Sea A1, 2006, papier salé tiré avec l'eau de la mer Salton, 30x40 inches     
Belen, Linda et Will, papiers salés tirés avec la sueur de Belem, la salive de Juan, Adrien et Jimmy, les larmes de Will, 2006-2007
Charles, Takiya, papiers salés tirés avec la morve de Charles et le Sang de Takiya, 2007
Matthew Brandt invente une photographie dans laquelle la représentation se confronte à la substance de l'objet représenté :

Le procédé utilisé dans la série "Lacs et Réservoirs" est assez simple. Je me rends près d'un lac ou d'un réservoir. Je le photographie et en récupère de l'eau. Puis je fais une impression numérique C'print que je trempe dans l'eau que j'ai collectée. Le résultat est la réaction de l'image de ce lac ou réservoir trempée, un certain temps, dans sa propre eau. L'image du lac rencontre la substance du lac. 

Avant cela, je faisais des portraits de personnes, des tirages sur papier salé en utilisant leurs propres fluides corporels pour produire chimiquement leur image. Par exemple, une photo de mon ami Will a été tirée avec ses larmes, leur teneur en sel servant pour produire l'image. J'étais donc déjà dans ce champ de représentation où l'image interagit avec le réel. J'ai toujours aimé penser à la photographie en relation avec les miroirs, ce qui est un cliché dans la photographie. 

Pour les prises de vues, dans cette série, je cherchais toujours la vue la plus "calendrier", la composition la plus englobante. Il y a certaines conventions pour faire de "bonnes" photographies, comme par exemple la "règle des tiers". Même si je savais que ces images seraient, par la suite, altérées, je cherchais toujours la meilleure photo que je pouvais faire en montant au sommet des collines, en accédant à des balcons, en attendant le soleil, etc. Je me réjouis de la perversité qui consiste à renverser tout ce travail photographique en le dégradant plus tard avec l'eau du lac. 

Il s'agit d'un paysage instable qui parle de deux types de dégradation : le niveau des eaux dans ces lacs un jour baissera et le procédé d'impression C'print sera obsolète. Les qualités de couleurs uniques du C'print permettent à ces images d'être si vives et vibrantes. Ce processus technique tellement étonnant est désormais dépassé par l'impression jet d'encre plus efficace.
Lake Mead, papier salé tiré avec l'eau du Lac Mead, 2006 
Matthew Brandt, Dexter Lake OR 7, 2010 et Marys Lake MT 2, 2011
Matthew Brandt, American lake WA E3, 2011 et Lake Union WA 4, 2010
Il faut tremper la photo dans l'objet qu'elle représente.

mardi 24 mars 2020

Photo-Fry

Gordon Matta Clark, Galerie John Gibson, NY, Photo-Fry,1969 

Gordon Matta Clark, Photo-Fry, NY, 1969 

En 1969, Gordon Matta Clark participe à l'exposition Documentation organisée par John Gibson. Dans une vieille poêle à frire qu'il avait apporté à la galerie, il se mit à frire des photographies polaroïd d'un sapin de Noël. Ces photos frites et la poêle à frire restèrent dans la galerie pendant toute la durée de l'exposition. À la fin de l'année, il les envoya comme cadeau de Noël à un certain nombre de ses amis dont Robert Smithson, Joan Jonas, Jackie Winsor et Tina Girouard qui raconte : 

"Gordon se trouvait au fourneau. Il avait une poêle à frire en fonte avec un fond d'huile végétale. Sur le meuble, il y avait une pile de photos polaroïd que nous avions prises d'un sapin de Noël, et une pile de feuilles d'or d'environ les mêmes dimensions que les photos. Il laissait tomber le polaroïd dans l'huile et, sous l'effet de la cuisson, l'émission se mettait à bouillonner. Ensuite, il jetait la feuille d'or sur les bulles et, pendant la cuisson de la photo, l'or et l'émulsion fusionnaient. Quelques semaines plus tard, la carte de Noël arriva par la poste, en retard, dans une petite boîte blanche. À l'intérieur du couvercle, il avait écrit : "Sapin de Noël, photo frite à la feuille d'or, & meilleurs vœux tardifs."

Matta-Clark faisant rôtir un porc pendant le Brooklyn Bridge Event, NY, 1971