jeudi 30 mars 2017

La forme est le contenu, Ellsworth Kelly (2)

Ellsworth Kelly, Fenêtre, Musée d'art moderne, Paris, 1949 (huile sur bois et toile) - Fenêtre du Musée d'art moderne, Paris, (photographie de E. Kelly) 1967 - Hôtel de Bourgogne, Paris, 1949
En 1949, j'ai abandonné la peinture figurative pour me consacrer à un travail davantage orienté vers l'objet. (...) 

Au lieu de réaliser un tableau - interprétation d'une chose vue ou image d'un contenu inventé - je trouvais un objet et je le "présentais" comme étant seulement lui-même. 

Mon premier objet fut Fenêtre, Musée d'art moderne, Paris 1949. Après avoir constuit Fenêtre avec deux toiles et un cadre de bois, je me suis rendu compte que, désormais, la peinture telle que je l'avais connue était terminée pour moi. A l'avenir, les œuvres devraient être des objets, non signés, anonymes.

Ellsworth Kelly, Gobelet de carton aplati trouvé en 1968 - Etude pour une sculpture horizontale (Curve I) 1968 - Curve I, 1973, acier
Ellsworth Kelly, La Combe III, 1951 - Shadows on Stairs, Villa La Combe, Meschers, 1950 (photographie) - La Combe II, 1950-51
Partout où je regardais, tout ce que je voyais devenait quelque chose à faire, et cela devait être fait exactement comme c'était, sans rien ajouter. C'était une liberté nouvelle : ce n'était plus la peine de composer. Le sujet était là, tout fait, et je pouvais prendre de partout. Tout m'appartenait : le toit en verre d'une usine avec ses panneaux brisés et rapiécés, les lignes d'une carte routière, la forme d'un foulard sur la tête d'une femme, un fragment du pavillon suisse du Corbusier, le coin d'une peinture de Braque, des morceaux de papier dans la rue. 
Tout était égal : tout convenait.

Ellsworth Kelly, White-Curve-with-Black, 1976 - cinq études pour Large Gray Curve, 1973 - Curve Seen From A Highway, New York, 1970 (photographie) - White Curve, 1974
J'avais le sentiment que tout était beau hormis ce que l'homme essayait de rendre beau intentionnellement. Le travail d'un maçon ordinaire vaut plus que les œuvres de tous les artistes réunis (à quelques exceptions près). 

La forme de ma peinture est le contenu. 

Ellsworth Kelly dans son atelier à Coenties Slip, New York, 1958 - Self-portrait with Thorn, 1947 - Ellsworth Kelly with reliefs, Paris, 1950 (photographies E. Kelly)

La forme est le contenu, Ellsworth Kelly (1)

Ellsworth Kelly, photographies
Pour Ellsworth Kelly, la photo est un moyen de se forger une vision. Ses photographies ne sont pas pour lui des modèles d'ailleurs souvent elles sont prises après la fabrication des peintures auxquelles elles ressemblent. De la peinture à la photo ou de la photo à la peinture, une expéreince visuelle se constitue. C'est un acte : voir. Voir est sans distinction, c'est-à-dire distinctement mais sans hiérarchie. Le paradigme figuration/abstraction n'est plus opérant. Nous assistons à l'apparition d'une forme concrète. Objectivité de la forme anonyme. Chaque photo montre une forme qui se détache de son contexte, qui se rabat en quelque sorte sur le "plan image", le plan matérialisé par le cadre physique de l'image plane. Ces formes détachées, dessinées par les contrastes de lumière deviennent en peinture le réceptacle d'une couleur. Observer n'est pas composer. Observer sans composer mais disposer pour relier. Effacer toute signification de la chose vue pour voir objectivement et laisser "monter" le contenu c'est-à-dire la forme.

Ellsworth Kelly, photographies
Enfant, je passais tout mon temps libre à regarder les oiseaux et les insectes. L'emploi que je fais de la couleur et de la fragmentation ainsi que le caractère de l'objet "peinture" ont davantage à voir avec avec les oiseaux, les scarabées et les poissons qu'avec De Stijl ou les constructivistes.

Regarder à travers une ouverture (porte ou fenêtre) m'a permis d'isoler ou de fragmenter une forme unique. Mon premier souvenir d'avoir isolé une image à travers une ouverture remonte à l'âge d'environ douze ans. Un soir, en passant devant la fenêtre allumée d'une maison, je fus frappé par les formes rouges, bleues et noires dans la pièce. Mais lorsque m'avançant, je regardai à l'intérieur, je vis un canapé rouge, un drapé bleu et une table noire. Les formes avaient disparu. J'ai dû reculer pour de nouveau les voir.
EK (extrait des notes de 1969)

Ellsworth Kelly, vues d'accrochages

Il faut utiliser l'appareil photo comme une ouverture (porte ou fenêtre) permettant d'isoler ou de fragmenter une forme.

jeudi 16 mars 2017

La photographie s'installe dans le provisoire (2)

photos F. Goria
photos F. Goria
La photographie est tirée ou imprimée sur un support. Tout objet peut devenir le "portant" d'une photographie. Le "portant" le plus commun est la feuille. Par commodité, on appelle ces "feuilles portantes" des photographies.
On plie très rarement de manière intentionnelle une photographie. Un pli dans le papier est irréversible (c'est donc une transformation qui contredit le caractère fixe de la photographie). On appelle "lunes" les plis arrondis que font accidentellement les doigts dans la photographie.

La feuille même épaisse est souple, on la rigidifie en la collant sur un autre objet : une "plaque". Les "plaques" sont transportées, seul ou à plusieurs suivant leur poids et l'envergure des bras. Contrairement à la feuille, elle peut être posée, appuyée, calée. Parfois la "feuille portante" rigidifiée par la "plaque" est "au mur".

Il faut faire une étude stratigraphique de la photographie.

mercredi 15 mars 2017

La photographie s'installe dans le provisoire (1)

Editing Françoise Goria à partir des photographies de Eilean Berny, Lydia Guez, Antonine Muscat et Paloma Sanchez Chantoin, réalisées dans l'atelier photo-danse à l'isdaT.
Si la photographie est un objet, alors nous pouvons la manipuler. Un objet : ce qui rassemble les choses. D'emblée l'objet et la main sont en contact. Attention plus qu'action. Derrière la main, tout le corps est en mouvement. Sans les mains ! Acrobatie. Quelle consistance peut prendre un objet photographique ? Une image mentale se constitue en objet.

Un manque d'attention, la conséquence est la destruction. Les yeux voient-ils forcément ce que les mains attachées au même corps font ?

Lorsque nous touchons une photographie, nous y laissons des traces. Ces traces font-elles partie de l'image en s'ajoutant à elle ou l'empêchent-elles ? Si la photographie est ce qui persiste, alors elle ne peut subir aucune transformation après coup. A moins que l'on installe délibérément la photographie dans le provisoire, qu'elle ne soit que le symptôme d'un provisoire qui dure. Il y a alors deux manières, distantes dans le temps, de prendre une photographie (A bras le corps). Est-ce dans cet intervalle qu'on la fait ?

Il faut installer la photographie dans le provisoire.