








La journée du 6 avril a été intense pour le 2ème accrochage de Picturediting au Palais des Arts à l'école des Beaux-Arts de Toulouse.
Nous voulions monter l'exposition d'un bloc à partir des photos au sol sans plan appriori, tenir l'espace avec des pointes, des photographies choisies pour leur capacité à créer autour d'elles un mouvement, une force, centrifuge ou centripède, susceptible de porter des agrégats, de les laisser aussi bouger sur le plan solide du mur.
A ce moment-là les images ne sont plus hors-format, leur taille d'abord, puis à l'intérieur du cadre-limite la combinaison des masses de valeurs ou de couleurs, les objets qui se détachent, ceux qui trouent, toute une optique de précision est à l'œuvre pour rendre le lieu dynamique.
L'image, elle-même n'est plus au mur, elle suggère une approximation, une proximité du mur où se tient celui qui la regarde. Un tirage photographique n'est pas d'abord une image mais un objet. Ensemble nous manipulons ces objets avec la connaissance que nous avons des images qu'ils contiennent.
La tension de ce moment, improvisé et tenu, vient de ce que nous cherchons, entre les lignes dures de l'architecture et la variétés hétéroclytes de nos gestes, une manière précaire de vivre ensemble.
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d'autres images de l'accrochage : ici et de l'exposition : ici
et aussi sur la Galerie de Léa : c'est là
La durée des temps de pose des daguerréotypes est à l'origine de la construction de nombreux équipements destinés à stabiliser le sujet, à l'immobliser efficacement, voire avec la chaise de pose de Bertillon à empêcher toute expression, où avec la machine à manger des Temps modernes à éviter les pertes de temps.
Philippe Ramette jette sans doute un pont entre la photographie scientifique et la photographie spirite.



Dans la série des proto-investigations conçue à partir de 1965 Kosuth présente pour chaque pièce, trois objets : un objet choisi, sa photographie prise dans le lieu de son exposition et le texte de la définition de l'objet, agrandi, tiré d'un dictionnaire anglais, si la pièce est exposée dans un pays anglophone ou tiré d'un dictionnaire de traduction vers la langue du pays d'exposition si celui-ci n'est pas anglophone. S'agit-il de la triple représentation d'une même chose ? Chacun des trois objets est-il une représentation et si oui, de quoi ?
1-l'objet choisi
De part et d'autre de la série, les objets choisis sont de natures très différentes, allant de la chaise au miroir, de la table à la plante, de la photographie à l'ombre.
Marteau, manteau, horloge, lampe, cadre, triangle, plante, miroir, ombre, photographie, scie, pelle, vitre, casserole, caisse sont soit remarquables par leur banalité, renvoyant à la production en série ou au cubisme, soit remarquables par le défi qu'ils lancent à leur représentation en comprenant une dimension temporelle, un mouvement (comme c'est le cas de la plante, de l'horloge ou du miroir). Si l'objet choisi est compris comme une représentation de lui-même c'est parce qu'il échappe à sa dimension d'usage, à sa fonction. Dans la droite ligne du ready-made il quitte le système des objets fonctionnels de son temps pour se donner à voir, affirmant que regarder et utiliser sont deux actes distincts. C'est donc le regard même qui qualifie l'objet en tant que représentation, qui le met à distance, dans un présent réitéré ou plutôt dans sa co-présence avec nous qui regardons.
2-la photographie
Oui, la photographie est bien une représentation de l'objet dont elle ne s'éloigne que relativement puisqu'elle lui est juxtaposée. La photographie de l'objet a été faite dans le lieu même où nous le voyons. Elle a été faite. Elle témoigne d'un moment et d'un acte passés. Passés de peu puisque compris dans le temps de l'exposition. Cette représentation incorpore à l'œuvre un temps particulier de fabrication : prise de vue, développement du film, tirage, transport. Pendant tout ce temps, l'objet est déjà dans le lieu de son exposition. En attente. Il ne s'agit pas d'un polaroïd. Une activité sociale, un métier, celui de photographe, est mis à contribution pour que l'oeuvre existe. Dans la comparaison que nous faisons inévitablement entre l'objet et sa photographie nous voyons un laps de temps dans lequel une activité de production a eu lieu. On peut imaginer que la qualité de l'objet "photographie" dépendra de l'évolution des techniques de production des images propres à une époque (particulièrement dans One and Three Photographs). Nous observons aussi le fond de la photographie qui pour être conforme aux intentions de l'artiste doit être dans la continuité du lieu réel. Nous vérifions.
3-la définition
En regardant l'oeuvre nous savons immédiatement dans quelle langue nous devrons nous adresser aux autres personnes présentes dans le lieu. La langue écrite est la langue du lieu de l'exposition. La définition n'est pas seulement une représentation de l'objet, c'est aussi un indice sur le contexte général de l'exposition. Si le texte est très général, il précise néanmoins l'actualisation de l'oeuvre dans un lieu donné. Il évoque une géographie plus vaste que le lieu d'exposition (un pays) et un temps plus long lié à l'usage d'un mot dans une langue. L'image est ici une image acoustique que nous lions par le mot au concept.

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Kenneth Josephson, New York State, 1970
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| Kenneth Josephson, Matthew, 1965 |
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Kenneth Josephson, Polapan, 1973
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Kenneth Josephson,Washington, D.C. 1975
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| Kenneth Josephson, Chicago, 1973 |

Parallèlement à son travail de cinéaste, Yohan Van der Keuken a beaucoup photographié. L'attention de ce grand cinéaste aux choses du monde et aux gens l'a conduit, comme l'écrit Alain Bergala, à repenser, par sa pratique, la notion photographique d'instant décisif, donnant à l'acte photographique une envergure telle que Bergson l'avait imaginée pour la connaissance, dans l'analyse du "mécanisme cinématographique de la pensée et l'illusion mécanistique", appelant la durée vraie : le temps-invention.
"...Le caractère cinématographique de notre connaissance des choses tient au caractère kaleïdoscopique de notre adaptation à elles...
...Tous les instants se valent. Aucun d'eux n'a le droit de s'ériger en instant représentatif ou dominateur des autres. Et, par conséquence, nous ne connaissons un changement que lorsque nous savons déterminer où il en est à l'un quelconque de ses moments...



Cadrer, pour le cinéaste VdK, relève toujours d'un arbitraire où il a le sentiment de faire du tort au monde, à la fameuse "robe sans couture de la réalité" chère à André Bazin. VdK est souvent partagé entre son goût de la tenue des images (sans laquelle l'homme à la caméra serait démissionnaire devant son art et ne saurait se saisir de rien) et le sentiment qu'il y a toujours une arrogance dommageable dans le fait de sectionner un morceau du réel et de lui faire rendre sens contre son gré. Il lui est arrivé d'employer le terme d'excision pour qualifier ce qu'il y a ontologiquement d'agressif, à ses yeux, dans l'acte pourtant indispensable de cadrer. Le mot en dit long sur la réticence du cinéaste qui n'est pas seulement une réticence morale mais surtout un regret, celui d'ôter au monde une dimension d'innocence qui ne peut résider que dans la jouissance de sa propre étendue illimitée. A être cadré, le corps de la réalité souffre d'une ablation qui lui enlève la possibilité de jouir de sa propre infinitude où le sens flotte indéfiniment avec bonheur. Van der Keuken cinéaste a inventé ses désormais fameux "décadrements" (...)
Comment cadrer sans arrogance ni offense faite au monde ? VdK a cherché sans cesse en photographie à déjouer la pseudo-fatalité du cadre unique et inéluctable. Il a essayé de mettre en œuvre toutes les stratégies imaginables (et techniquement praticables) pour gommer ce qu'il y a toujours de trop affirmatif (je vois ceci !) dans la photographie finie. Pour substituer l'état d'indécision, en photographie, à l'instant décisif.
Une autre stratégie, tentée par VdK dans sa résistance à l'image définitive, consiste à feuilleter des temps successifs dans un même cadre. Si le cadre, ici, est unique, il contient (mal : le monde déborde, se chevauche, s'agite, grouille) des temps feuilletés qui le font imploser comme cadre. Il perd une grande partie de son pouvoir d'imposer un ordre au monde pour devenir un contenant où grouille l'aléatoire, l'insaisissable et le pas-tout-à-fait maîtrisable.
Alain Bergala, De la photographie comme art de l'inquiétude (introduction à L'oeil lucide)
Un entretien avec Alain Bergala, ici



"La photographie est un moment du texte."
Jean-Luc Godard
in 6x2 (sur et sous la communication) - 2e partie : Leçons de chose / Jean-Luc - Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville. 1976. France. Couleurs. Vidéo.
Lawrence Weiner / Eve Sonneman, How to touch what





Dans la série des "forages", Carmen Perrin réalise des perforations circulaires, à l'emporte-pièce, dans les pages et les images d'anciens numéros de Paris Match. C'est en enlevant des portions d'images, voire même le plus possible de cercles dans la page qu'elle se met à voir à travers les pages, à convoquer l'épaisseur de la revue dans la lecture superficielle des images. Donner à voir est ici construire en fabriquant de toute pièce une circulation entre les strates de papier. Collage de hasard et de regard dans lequel les images, comme autant de butées sur lesquelles l'acte discontinu de trouer s'arrête, dans leurs rapports restituent l'agitation gratuite du monde prise comme un fossile dans des pages où le poids des mots est rendu à la gravité des choses. F.Goria