mercredi 7 avril 2021

Une zone pleine de lunes

August Strindberg, Célestographies 14 et 15, 1894

August Strindberg, Célestographies 12 et 13, 1894

J'ai travaillé comme un diable et j'ai tracé les mouvements de la lune et l'apparence réelle du firmament en exposant une plaque photographique, indépendamment de l'œil trompeur. Je l'ai fait sans appareil photo et sans lentille. [...] La photographie montrait une zone pleine de lunes. Assurément, chaque point de la photographie reflète une lune. L'appareil, comme l'œil, induit en erreur et le télescope se joue des astronomes ! Auguste Strindberg

August Strindberg, Célestographies 1 et enveloppe contenant les Célestographies 4 à 9, 1894
August Strindberg, Célestographies 7, 8 et 9, 1894

Pendant l'hiver 1893-94 à Dornach, en Autriche, où il séjourne, August Strindberg réalise la série des Célestographies. Il met en œuvre un processus photographique, mais aussi une conception de la photographie, que François Brunet appellera plus tard : "L'idée de photographie", selon laquelle, l'image photographique est essentiellement naturelle et a-technique et relève de la "reproduction spontanée" des objets de la nature. 

Dans les années 90, Strindberg réalise deux ensembles de photogrammes : Les Cristallographies et les Célestographies. Les deux sans appareil et sans lentilles qu'il accusait de produire des distorsions. 

Pour les Cristallographies, il utilisait des solutions salines sur des plaques de verre qui cristallisaient lorsqu'elles étaient exposées à la chaleur ou au froid. Une fois le dessin solidifié, il utilisait la plaque comme un négatif sur du papier photographique. Les agrégats de cristaux suggéraient des formes naturelles, une sorte de nature délicate et secrète. Strindberg, selon Douglas Feuk, croyait que la nature pouvait générer d'elle-même des images. Il voyait ses propres images non comme des représentations de la nature, mais comme une partie celle-ci. Il en appelait pratiquement souvent au hasard qu'il a revendiqué dans un texte paru en 1894 dans la Revue des Revues à Paris : "Du hasard dans la production artistique". 

Strindberg fait environ 16 Célestographies. Il expose, la nuit, des papiers photosensibles à la lumière des étoiles. Il les pose dans un bain de révélateur. Quelques minutes. Pas de doute, ce sont des photos du ciel. Il les envoie à l'astronome Camille Flammarion accompagnées d'un rapport. Ce dernier les présentera brièvement à la Société astronomique de France puis les lui renverra. 

"Aujourd'hui, à l'époque des rayons X, le miracle c'est de n'utiliser ni appareil ni lentilles. C'est pour moi une excellente occasion de démontrer les circonstances réelles, enregistrant le firmament en ce début du printemps 1894 au moyen de mes photographies faites sans appareil ni lentilles, ."

August Strindberg, Nuit de la jalousie, peinture au couteau, 1893

Les circonstances réelles ne parlent pas aux yeux mais directement au support sensible de la photo. Le photogramme est un révélateur du monde extérieur. Il nous le montre bien différent de ce que nos perceptions nous ont livré de lui jusqu'alors. C'est une action directe des rayons lumineux libérés de la traversée des dispositifs photographiques. Une sorte de miroir. Si Strindberg envoie ses images à la Société d'astronomie, ce n'est pas pour avoir une validation scientifique c'est parce qu'il s'y perd. "Pourquoi les étoiles et la lune ne se présentent-elles pas telles qu'elles apparaissent dans le miroir, sous des formes claires et définies? Ce doit être l'œil et sa construction qui décide des formes de ces disques lumineux. Le soleil et la lune ne sont pas ronds ?" écrit-il. Quel est le vrai monde ? Quels sont les bons miroirs ? Finalement à quoi ressemblent les choses si elles ont une forme ou une autre selon les modes d'observation. Que faut-il croire, où est la vérité ? Quelle est la "bonne" image ? 

Le texte qu'il a publié sur l'utilisation du hasard se termine par la phrase : "La formule de l'art à venir est d'imiter la nature à peu près et surtout d'imiter la manière dont crée la nature." En ne fixant pas ses images il les laisse à un devenir. Elles évoluent au fil du temps. Comment Strindberg lui-même voyait-il ces images ? Nous-mêmes nous ne les voyons pas maintenant comme elles étaient alors. Pouvait-il concevoir une œuvre d'art non fixe, changeante, incontrôlable ou les voyait-il comme autre chose que de l'art ? Une œuvre qui ne serait pas d'art proposera Marcel Duchamp plus tard. Ici une photographie non pas naturalisé mais naturante générant des formes qui se continuent. 

On est frappé par la matérialité des Célestographies. Des taches, des traces de doigts, des poussières, des déchirures. Beaucoup de choses ont eu lieu sur cette petite surface qui visait infiniment loin.

Jean Dubuffet, Texturologie LXIII, Vie exemplaire du sol, 1958 (130 x 160 cm) - Texturologie II, 1957 (76x88 cm) - Texturologie IV, Nuancée de rosâtre, 1957

Eva Aurich, série Le Temps qu'il fait, cyanotypes, 2014

Aucun commentaire:

Publier un commentaire