lundi 21 mai 2012

Ouvrir l'Objet (3) : Ice

Francis Alÿs, Paradoxe de la pratique, Parfois faire quelque chose mène à rien, 1997

Le nouveau statut de l'objet ne rapporte plus celui-ci à un moule spatial, c'est-à-dire à un rapport forme-matière, mais à une modulation temporelle qui implique une mise en variation continue de la matière autant qu'un développement continu de la forme. Dans la modulation, "il n'y a jamais arrêt pour démoulage, parce que la circulation du support d'énergie équivaut à un démoulage permanent ; un modulateur est un moule temporel continu... Mouler est moduler de manière définitive, moduler est mouler de manière continue et perpétuellement variable"*.(*Gilbert Simondon, L'individu et sa genèse physico-biologique, Puf)

Gilles Deleuze, Le Pli, éditions de Minuit, 1988


Les séquences "Ouvrir l'Objet" reproduisent les écrans à partir desquels les séances du cours de photographie se font. Le propos de chaque séance est de développer (sens photographique) le contenu des écrans. Ce sont des montages de photographies hors-format. Ce sont des montages dialectiques parfois éclectiques à l'intérieur desquels des images entretiennent les unes avec les autres des séries de liens faibles. Le contenu d'un écran n'est pas la somme des pistes offertes par les images mais à l'intérieur du cheminement proposé par ces photographies (que réactivent les liens ci-dessous) la possibilité de détours, de hors-sujet, d'association d'idées, de déclics, d'emportements, d'égarements, bref la possibilité de laisser la place à ce qui arrive au fil d'un temps de parole collectif partagé et qui constitue la saveur particulière de ce que nous appelons : le cours. Peut-on atteindre (selon le mot de Roland Barthes) un montage idiorrythmique ?

Patrick Tosani, L'équilibriste, 1983, 170 x120 cm 
Patrick Tosani, Le plongeur, 1982, 170 x120 cm
Dörte Eissfeldt, Schneeball, 1988, 61 x51 cm, papier baryté
Dörte Eissfeldt, Flash Paintings
Eva Fiore Kovacovsky, Frozen Still Life, 2005, 60 x 75 cm, C-print
Irving Penn, Frozen Foods, 1977
Simone Decker, Glaçons, 2001



David Hammons performing ‘Bliz-aard Ball Sale’,1983, Cooper Square, New York City

mercredi 9 mai 2012

Deux niveaux


Espace du texte  
L'Amour fou, André Breton, 1937, Gallimard, p 38 et 39, p 40 et 41

J'observe en passant que ces deux trouvailles que Giacometti et moi faisons répondent à un désir qui n'est pas un désir quelconque de l'un de nous, mais bien un désir de l'un de nous auquel l'autre, en raison de circonstances particulières, se trouve associé. Je dis que ce désir plus ou moins conscient (...) n'entraîne de trouvaille à deux qu'autant qu'il est axé sur des préoccupations communes typiques. Je serais tenté de dire que les deux individus qui marchent l'un près de l'autre constituent une seule machine à influence amorcée. La trouvaille me paraît équilibrer tout à coup deux niveaux de réflexion très différents, à la façon de ces brusques condensations atmosphériques dont l'effet est de rendre conductrices des régions qui ne l'étaient point et de produire les éclairs.
André Breton, l'Amour fou


Espace de la photographie
L'Amour fou, André Breton, 1937, Gallimard, p 38 et 39, p 40 et 41

mardi 1 mai 2012

Travail caché



Cet appareil ne prend pas la photo, il la décrit. C'est la Descriptive Camera inventée par Matt Richardson. Appuyer sur le bouton, attendre entre 3 et 6 minutes et l'appareil imprime une description de la scène visée. A l'intérieur de l'appareil il y a une webcam qui capte l'image et une imprimante thermique qui imprimera le texte.
Comment ça marche. L'image est envoyée via internet à Amazon's Mechanical Turk, un service d'exploitation du travail humain, où un employé pour un coût modique décrit la scène qui lui est soumise. Le nom de ce service de Amazon fait référence au premier automate joueur d'échecs au 18e siècle : un nain caché dans une caisse actionnait astucieusement un mannequin portant cape et turban.
Pour l'instant. La traduction à distance de l'image produit un décalage cocasse et interroge sur la façon de lire et d'interpréter les formes, sur le ton de la phrase. Donnant même des idées pour accentuer finalement l'incompréhension et l'écart entre une réalité complexe et la lecture d'une de ses images forcément partielle. L'indigence textuelle contraste avec la sophistication croissante des images numériques d'aujourd'hui.
Pour quoi faire. L'analyse (humaine) de l'image produit des métadonnées, lesquelles permettent d'associer des tags à l'image. Le recours à l'analyse de l'image par l'homme est transitoire (car coûteuse) et on peut imaginer que bientôt des systèmes mécaniques d'analyse des visages et des objets (via les données gratuites de facebook par exemple) permettront très efficacement d'indexer les images, de les référencer et de les trier. Cet appareil (photo ?) participe d'un dispositif de collecte de données. La bataille des données. Ce sont les données qui seront monnayables (donc utiles) et l'image doit être traduite (un texte verdict ?).
Doit-on comprendre que la part irréductible de l'image sera ce qui sera capable de déjouer ce dispositif. 
Il faut revendiquer l'image comme une profanation
(C'est-à-dire comme un acte  capable de restituer à l'usage commun ce qui en est soustrait.)