mardi 22 septembre 2015

La photographie avant l'époque de la reproduction mécanisée

        Mel Bochner, Photography Before the Age of Mechanical Reproduction, 2011,     6 tirages photographiques : tirage aux sels d'argent, tirage au platine, tirage au collodion, tirage à l'albumine, cyanotype et tirage sur papier salé.  (50,8 x 61 cm chacun)
Mel Bochner [né en 1940] est l'une des figures de proue de l'art conceptuel à New York dans les années 1960 et 1970. Émergents à un moment de remise en cause de la peinture, Mel Bochner appartient à une nouvelle génération d'artistes avec  Eva Hesse, Donald Judd et Robert Smithson - artistes qui, comme lui, étaient à la recherche des moyens de rompre avec l'expressionnisme abstrait et avec les dispositifs traditionnels de composition.
 

Tirage à l'albumine
Depuis l'essor de la photographie numérique dans les années 1990, il y a eu chez les artistes un intérêt nouveau pour les techniques "lente" de la photographie analogique. Les artistes retournent vers la chambre noire, travaillant avec des processus low-tech et laborieux comme les photogrammes sans appareil, les épreuves solarisées et les cyanotypes. Cet accent mis sur le processus photographique comme sujet - photographier la photographie - met au premier plan le débat sur le lien de ce médium à la représentation. 
Dans leur retour aux débuts de la photographie, de nombreux photographes contemporains travaillent à partir des mêmes questionnements qui ont absorbé les scientifiques et les artistes du tout début du 20e siècle, mais maintenant, armés d'un support conceptuel, ils proposent d'autres modes de penser et de cadrer les abstractions envisagées.


La pièce de Mel Bochner, Photography Before the Age of Mechanical Reproduction (2011) illustre ce repositionnement conceptuel. Dans les années 1960 Bochner a commencé à prendre des notes sur les "malentendus" de la photographie véhiculés à travers la littérature, en relevant, sur des cartes de 10 x15 cm, des citations particulièrement révélatrices. Des décennies plus tard il a photographié une de ces cartes, une citation tirée de l'Encyclopédie Britannica qui dit, "La photographie ne peut pas enregistrer les idées abstraites" et il a tiré le négatif à l'aide de six procédés photographiques primitifs différents : le tirage à l'albumine, au platine, au collodion, aux sels d'argent, le cyanotype et le tirage sur papier salé.

Reprenant l'essai critique de Walter Benjamin, "L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée" qui développe l'idée de la fin de toute œuvre d'art authentique ou originale depuis la modernité, les multiples tirés à la main de Mel Bochner interrogent avec ironie la capacité de la photographie à représenter le réel et à incarner l'idée d'authenticité.


Mel Bochner, Exposition galerie Peter FreemanColor Crumple (#2, #3, #4)Surface Dis/Tension (recursion),1967/2011, C-print découpés montés sur aluminium, 244,5 x 115,6 cm  et 6 Part Vertical Progression, 1966.
Mel Bochner, Surface Dis/Tension (recursion), 2010, C-print découpé monté sur aluminium, 190,5 x 180,3 cm.    

Mel Bochner a trempé un tirage photographique de Perspective dans l'eau jusqu'à ce que la surface de l'émulsion se sépare du support papier. Il a ensuite suspendu l'émulsion, lui permettant aussi de sécher, de se contracter et de se froisser pendant ce processus. Re-photographiée et tirée à la fois en positif et en négatif, les images qui en ont résultées ont été superposées l'une sur l'autre, bien que légèrement décalées. En 2010, la version du travail de 1968 a été agrandie et coupée en segments réguliers qui contrastent fortement avec les lignes froissées de la grille à partir de laquelle le travail a commencé. Mel Bochner fait entrer en tension le caractère plan du médium photographique avec l'espace illusionniste du motif photographié.

36 Photographies et 12 Diagrammes, 196648 tirages argentiques montés sur bois 28 x 28 cm, ensemble 280 x 208 cm

Quand vous êtes-vous sérieusement engagé dans la photographie ? À la fin de 1966, la Dawn gallery a organisé une exposition de groupe appelée "Scale Models and Drawings" (Maquettes et Dessins), c'était la principale galerie du minimalisme. Sol LeWitt a conseillé à Virginia Dwan de visiter mon atelier pour voir ce que je faisais. Je travaillais sur une pièce faite de petits cubes de bois qui étaient réarrangés chaque jour selon un système numérique. Virginia voulait montrer une des configurations, mais j'hésitais parce qu'aucun arrangement singulier ne pouvait montrer qu'il n'y avait pas d'objet fixe, que c'était un objet dans un flux quotidien. Virginia a dit: "Eh bien, nous pourrions demander à la personne de l'accueil de changer l'objet chaque jour." Je lui dis: "Cela ne fonctionne toujours pas parce que le visiteur du mercredi n'aura aucun moyen de savoir ce à quoi ça va ressembler le jeudi." Elle a dit, "Eh bien, c'est votre problème, si vous pouvez le résoudre vous pouvez être dans l'exposition." C'était assez juste. Ce qui m'est immédiatement venu à l'esprit était, pourquoi ne pas prendre des photos de tous les différents changements, de toutes les séries de permutations de la structure, et montrer les photos à la place de l'objet ? C'est ce que j'ai fait. Donc, pour moi, la photographie a d'abord été un outil pour enregistrer le récit d'un processus.

Eh bien, avec Bruce Nauman, vous êtes probablement le premier à faire un travail de documentation photographique où l'artiste n'est pas tant créateur de la sculpture, mais créateur d'un travail en deux dimensions sur la sculpture.

Le mot clé est sur. Le changement était de passer d'une expérience directe à une expérience médiatisée par la photographie.





Mel Bochner, Misunderstandings (A Theory of Photography) : Multiples , 1970  
J'ai réalisé 1967, que la photographie était devenu le sujet de mon travail sans que je le décide vraiment - je pensais juste que je devais faire quelques recherches, me pencher sur l'histoire du médium et découvrir ce qui avait été écrit à ce sujet, quels en étaient les enjeux." Ce que j'ai trouvé était vraiment assez stupide - ça n'avait pas de valeur en termes théoriques. Et plus je lisais, plus je commençais à voir tout cela comme un énorme malentendu. Donc, j'ai commencé à compiler une série de malentendus. Après un certain temps, j'avais un assez grand nombre de ces citations et j'ai voulu les publier. Le premier titre était Dead Ends et Vicious Circles (Impasses et cercles vicieux) ... je l'ai soumis à Artforum mais Philip Leader m'a dit "Nous ne sommes pas un putain de magazine photo, c'est une revue d'art, ne me donne rien sur la photographie, nous ne faisons pas de photographie! " Alors je l'ai envoyé à Art in America et ils n'étaient pas intéressés non plus, mais ils ont suggéré que je l'envoie à un magazine photo! Comme Popular Photography! Bon, je savais qu'aucun magazine photo ne pouvait être intéressé par cela, donc je l'ai mis dans un tiroir et je l'ai oublié. Puis en 1970, Marian Goodman, qui avait alors une galerie appelée Multiples Gallery, en est venue à l'idée de faire un mulitiple, une boîte  de photographies d'artistes. Elle a fait cette boîte qui était une chose assez étonnante, il avait Smithson, Graham, Ruscha, Dibbets, Rauschenberg, LeWitt, moi-même et un certain nombre d'autres artistes. Ma contribution était une version de Dead Ends et Vicious Circles, une compilation de citations que j'ai intitulée Misunderstandings (A Theory of Photography)." Et pour ajouter encore à la confusion, trois des citations étaient des faux, je les avais faites. La dernière carte dans l'enveloppe est une reproduction d'un négatif d'un Polaroid, mais bien sûr les polaroïds n'ont pas de négatif !


Blah, Blah, Blah, 2011, Huile sur velours, 10 panneaux
, 284 x 533 cm l'ensemble

Le monde où nous vivons est sursaturé de paroles vides – bavardage, tweets, sms, leet speak, chit-chat, pop-ups publicitaires, messages enregistrés ("Votre appel fait l'objet de toute notre considération..."), avertissements pharmaceutiques ("En cas d'érection prolongée..."). S'il n'y a pas moyen d'échapper à ce tsunami langagier, les tableaux de la série Blah, Blah, Blah le subvertissent par en dessous. Tentative pour se dépêtrer de ce dépotoir par la répétition infinie d'une syllabe inoffensive qui ne veut rien dire, veut tout dire, et dit n'importe quoi, quelque chose, ou rien. Jouant à un niveau infra-linguistique, les Blah, Blah, Blah sont à la fois sublimes et ridicules, exaspérants et cocasses. Mel Bochner

jeudi 10 septembre 2015

La chambre des images

Alain Resnais, La guerre est finie, 1966
Dans le film d'Alain Resnais, on voit Yves montand traverser le salon où le montage d'un livre a lieu. Précaution. Passage entre les images. Et inscription de ce passage sur le mur du fond où d'autres images côtoient un miroir. Au sol comme dans le miroir les images sont en mouvement et ne restent que temporairement. Le film transcrit cette durée brève.
Dans la photographie de Bernard Faucon, on voit toute une surface, quasi impénétrable, jonchée de photographies montrant un personnage. Autant d'instants pris dans différents lieux à différents moments. Une surfaces d'instantanés, comme autant d'objets précaires. Montage ?

Bernard Faucon, La chambre des images, 1981-1984

dimanche 6 septembre 2015

Bonnes pensées, bonnes paroles, bonnes actions


Shirana Shahbazi, Sans titre, installation, Aargauer Kunsthaus Aarau, 2012

Shirana Shahbazi, Komposition 71-80, 2012
Shirana Shahbazi a quité l'Iran a l'âge de 11 ans pour vivre en allemagne où elle a fait des études artistiques qu'elle a poursuivit à Zurich. Ses photographies appartiennent à tous les genres de l'art : natures mortes, paysages, portraits, vanités, abstraction. Leurs formats sont divers allant de photographies de tailles modestes à d'autres monumentales. Outre l'éclectisme de ses sujets de prises de vues, elle varie les registres
Sa série «Goftare Nik» («Good Words», 2000-2001) pourrait appartenir au documentaire et à une réflexion sur l’Iran contemporain. Dans cette série, comme dans les séries plus récentes réalisées en Chine et aux Etats-Unis, l’artiste photographie des paysages, des portraits, des scènes de rue, en recherchant une forme d’étrangeté dans la familiarité même des images. Les photographies abstraites, aux couleurs vives, sont elles, faites dans le style précis du studio de photographie commerciale, sans l'aide d'outils numériques. Pour faire ses compositions, elle photographie des socles peints et autres volumes géométriques; faisant parfois plusieurs images des mêmes objets, tournant les volumes entre les prises.

Depuis quelques années, elle transpose les images photographiques sur d'autres supports. Elle fait par exemple tisser de petits tapis d'après ses photographies ou fait retranscrire un cliché en une peinture murale grâce à l’habilité d’une équipe de peintres iraniens spécialistes des reproductions publicitaires à large échelle (Barbican Center à Londres). Elle combine une culture de l'image acquise en Allemagne qui lui font aborder ce médium d'une manière très précise et réflexive, conceptuelle,  avec une autre culture, iranienne, dans laquelle l'image est attachée à d'autres fonctions et à d'autres pratiques. Elle réalise aussi des lithographies ou des affiches, souvent des livres.

Shirana Shahbazi, Goftare Nik/Good Words, 2000-2001)
"Mais au cours de  ce travail je pensais à représenter la culture iranienne. Je ne voulais pas faire un travail qui aurait de l'intérêt en Europe, mais pas en Iran; c'était difficile à réaliser en raison des contextes différents - les centres d'intérêt sont différents. Quand les gens en Iran voient mes photos ordinaires de Téhéran, ils ne sont pas intéressés parce qu'ils connaissent tout celà très bien. Alors, j'ai réfléchi à notre patrimoine visuel, à quel genre de représentation nous avons en Iran, et la plupart du temps ce sont des tapis, des mosaïques, des miniatures, la presse et la photographie documentaire et les peintures de propagande. J'ai tenté d'analyser tout ça pour trouver le point commun. Les sujets des miniatures sont de grands thèmes comme l'amour ou la guerre ou un roi - c'est toujours de grands sujets dramatiques. Dans les mosaïques, le sujet c'est l'éternité et Dieu et les vastes espaces. Les peintures de propagande politiques montrent la plupart du temps des martyrs. Elles sont faites avec beaucoup de précisions, mais en même temps, c'est un moyen de production très fragile. J'ai découvert que nous ne représentions pas les choses qui sont normales - un simple portrait, une montagne, et ainsi de suite. Si une montagne est représenté alors elle doit être la plus haute, la plus belle, la plus importante montagne. Puis j'ai exploré la culture orale, et c'est pareil. La religion zoroastrienne fait partie de la culture iranienne ancienne. "Bonnes pensées, bonnes paroles, bonnes actions" est un si grand titre! Par son allure immodeste, il allait très bien avec ce que je recherchais. Donc, j'ai essayé de prendre quelque chose à cette idée de choses grandes, belles, colorées, et pourtant en même temps ordinaires - remplacer les sujets. Je voulais garder les attitudes, mais changer les sujets pour voir ce qui se passe, pour voir si les gens peuvent trouver du sens en regardant ça."


Shirana Shahbazi, [Voegel-08-2009] et [Diver-02-2011]


Shirana Shahbazi, [Farsh-08-2004], tapis noué à la main, laine et soie - Stillleben, peinture sur toile, 2009 - [Frucht-07-2009], C-print sur aluminium - [Stilleben-35-2010], C-print sur aluminium

Elle montre son travail en organisant des montages d'images spécifiques aux lieux dans lesquels elle intervient. De ce fait l'image n'est pas stable et définie dans son format et son support mais joue d'une plasticité qui lui permet de changer de signification suivant les rapprochements opérés, d'éprouver architecturalement le lieu et la présence du spectateur suivant les formats et les dispositions, de soulever les questions de pratiques de l'image à l'intérieur d'un champ culturel donné en convoquant des savoirs faire autre que celui du photographe par le changement de support (affiche, peinture, tapis). Une tradition photographique ou picturale (les natures mortes du XVIIe siècle) se confronte à l'imagerie publicitaire ou médiatique (peinture murale, papier peint).




Shirana Shahbazi, vue d'installation, Hammer Museum, Los Angeles, 2008
Shirana Shahbazi, Much Like Zero, vue d'installation, Fotomuseum Winterthur, 2011
[objekt-24-2013], C-print sur aluminium   
Interview de l'artiste : ici et