dimanche 20 janvier 2019

Une photographie : un surplus

Aïm Deüelle Lürski, Neighborhood camera, 4x5 inch Ilford box, 10x15x15 cm, 1977    
La Neighborhood Camera (Appareil de quartier) est construite à partir d'un ensemble d'unités voisines rendues mitoyennes. A cause de cette proximité, elle fait davantage penser à un ensemble de logements qu'à un quartier où les rues, les allées, les chemins sépareraient les différentes habitations. Le trou du sténopé qui est répété dans chacune des unités est en fait, à chaque fois, dans une relation distincte avec l'extérieur par son orientation et sa distance aux objets qui peuvent être réassemblés, ou non, en une image, par la lumière. Le corps de l'appareil est constitué d'une boîte de papier photo. De l'extérieur, ça ressemble à une maquette d'architecture en carton alors qu'à l'intérieur la profondeur est indistincte et ce corps architectural ressemble davantage à un plan. C'est l'environnement humain construit qui est central ici, non seulement comme lieu où l'appareil sera placé mais aussi comme manière de penser la structure de l'appareil lui-même. Comme dans l'environnement urbain les bâtiments ne s'élèvent pas isolés, dans cet appareil, les chambres noires générées par les sténopés se côtoient et se perturbent les unes les autres.

Les turbulences de la lumière, dans cette cité de chambres noires chaotique laissent diverses traces, inscrivant parfois un fragment d'image, le répétant même, sous des conditions de lumière et des angles divers. L'enchevêtrement des formes ne permet jamais aux images de coaguler en une image unique.

La photographie est d'abord et avant tout sculpture, quand elle propose de remodeler l'espace visible dans lequel nous fonctionnons. Donc quand j'ai commencé à penser l'acte de photographier, à conceptualiser l'action, la première chose qu'il m'a semblé nécessaire de faire, c'était d'enlever l'optique ordinaire et de la remplacer par des optiques de toutes sortes que je construisais en carton, en métal, en plastique moulé, et autres matériaux. Pendant un temps, j'ai travaillé avec deux ouvertures sur le principe de l'appareil stéréoscopique inventé à la fin du XIXe siècle, qui prenait deux vues simultanées de manière à pouvoir, à l'aide d'un instrument spécial, montrer une image en trois dimensions. Plus tard, j'ai commencé à penser à des structures sculpturales qui remplaceraient l'optique et serviraient de médiateur entre l'appareil et le monde, puis j'ai créé des caméras munies de structures architecturales que j'ai appelées les Neighborhood Camera (Appareils de quartier). Ça paraissait étrange. Je pensais que plus les structures médiatrices devenaient proéminentes et influentes plus l'espace vu et montré par l'appareil se rapprocherait de la perception. ADL

Aïm Deüelle Lürski, Atelier, Paris, 1979 - 4x5 nb 
Aïm Deüelle Lürski, Hamidrasha Art School yard, 2012 - 4x5 nb    
Les appareils photo de Aïm Deüelle Lürski ne sont pas fabriqués pour obtenir un certain type de photo ou un autre et on peut dire qu'une interprétation instrumentale des photos qu'ils produisent est vouée à l'échec. Ces photos sont une sorte de surplus en regard de l'instrument lui-même, un surplus intéressant à cause de l'imprévisibilité du résultat et de l'absence de tout objectif externe que l'on pourrait lui attribuer. En l'occurrence, c'est ce que cet appareil sait produire à ce temps d'exposition-là dans cet environnement donné, et tout ce qui s'inscrit en lui, même quand une image apparaît, aura toujours à voir avec la mémoire d'une véritable écriture par la lumière qui pénètre depuis l'extérieur.

 Lygia Clark, Structures de boîtes d'allumettes, 1964 
Il faut que chaque photo soit un surplus de l'appareil qui la fait.

jeudi 6 décembre 2018

Appareil Camp de réfugiés

Aïm Deüelle Lüski, Refugee Camp Camera (Appareil Camp de réfugiés), argile, 1994-1995
Aïm Deüelle Lüski fabrique ses appareils photographiques. Il les conçoit afin de photographier un phénomène ou une situation spécifique. La plupart de ces appareils n’offrent aucune aspérité facilitant la prise en main ou permettant d’y coller l’œil. Ils sont souvent percés de plusieurs ouvertures et ils n'ont pas de dos. 

C'est toute l'histoire de la photographie qui est malmenée. Un appareil à multiples ouvertures dirigées en de multiples sens produit des images qui ne ressemblent pas au monde monoculaire habituel ni même à notre vision binoculaire. L'appareil photo est une boîte idéologique. D'ordinaire, le photographe choisit et contrôle sa prise de vue depuis l'extérieur, vise et capture. Rien de tel ici.

Aïm Deüelle Lüski, Rama's Room, Shlomo Hamelech, Tel Aviv, 4x5 Ektachrome, 1994 - (photo faite avec la Refugee Camp Camera)    
Le nom de l'appareil fait allusion au matériau (l'argile) dont se servent les réfugiés pour construire des habitations provisoires, un matériau qui craque quand il sèche, montrant la précarité et l'insécurité qui sont le lot de ceux forcés à devenir "des réfugiés". Ça veut dire quoi faire une image nette précise et bien définie de gens qui vivent dans l'incertitude la plus totale et sous la domination d'instances qui les poussent dans un mouvement sans arrivée.

L'argile pose question à la netteté de l'image, à l'ouverture par laquelle cette netteté est réalisée, et à la possibilité d'identifier un objet dans une image qui n'est pas obtenue à travers une ouverture acérée.

"La lumière qui entre à travers l'ouverture est absorbée à l'intérieur de la structure dans l'épaisseur du trou fait de terre, et comme le trou est épais, je me demande à quel moment l'image sera ou ne sera pas extraite." ADL

Cet appareil, au milieu duquel un plan film est inséré, reçoit la lumière par deux perforations réalisées sur les faces opposées de part et d'autre du négatif. Fini les relations de l'appareil traditionnel avec l'espace extérieur, entre ce qui est "en face de" l'appareil et ce qui est "derrière" l'appareil. L'opérateur fait partie, forcé, de l'événement photographié sur lequel il a perdu la main.

L'appareil photo ordinaire possède un objectif unique qui permet de viser son sujet. Les appareils fabriqués par Aïm Deüelle Lüski sont des corps opaques et fermés au regard. Le photographe peut, bien sûr, les tenir mais l'appareil ne contient pas d'accessoires susceptibles de l'aider à le manipuler et à le diriger correctement pour développer tout le potentiel que l'on trouve dans un appareil à objectif unique. Dans la plupart de ses appareils, les ouvertures à travers lesquelles le négatif est exposé ne sont pas utilisable à l'œil nu, on ne peut pas voir à travers car ces appareils n'ont pas de verres de visée ni d'écran pour aider le photographe à contrôler sa prise de vue et à viser l'image désirée.

Dans les appareils en argile le sténopé (l'ouverture) est créé puis rebouché une fois la photo prise. Sa largeur aussi bien que son épaisseur sont conçues non pas comme un seuil mais comme un lieu. Ce ne sont pas juste des questions techniques mais plutôt la délimitation de possibilités politiques qui réorganisent l'espace.

Aïm Deüelle Lüski, Shoulder Camera (Appareil épaule), 1996    
Aïm Deüelle Lüski, Portrait de groupe des étudiants et Hamidrasha Art School, 4x5 négatifs nb, 2011 - (photos faites avec la Shoulder Camera)    
L'appareil épaule est une variante de l'appareil Camp de réfugiés. Il est fait d'argile synthétique qui sèche sans cuisson ce qui permet d'avoir des parois plus fines. 

Le terme "Appareil épaule" ne décrit pas l'appareil lui-même mais plutôt la nature de la photographie quand l'appareil n'est pas placé sur un pied mais porté à l'épaule, et qu'il permet ainsi au photographe de bouger plus librement en suivant ce qui se passe. C'est ici littéralement un appareil modelé sur une épaule bien que ceci ne soit pas immédiatement visible. L'artiste l'a façonné sur sa propre épaule. "Avoir la tête sur les épaules" dit-on. L'épaule est une fondation solide. C'est aussi le lieu de la consolation. Atlas porte le monde sur ses épaules mais chacun de nous porte aussi sa part, non ?