dimanche 18 février 2018

Picturediting#6 - 2017 - In the Black cube

Julie Branque, Photo à la peinture phosporescente, 2017
Participants : Noanne Adam, Cristelle Aguilo, Julie Branque, Aurore Clavier, Ilyess El Habchi, Naomi Henry, Clara Jude, Adrien Julliard, Cloé Labourdique, Marion Lefeuvre, Maeghan Leigh Mourier, Antonine Muscat, Paul Ricci, Kaelis Robert, Pauline Sarrazy, Nina Vial Mouillet.
Adrien Julliard, Clara Jude, Maeghan Leigh Mourier
La "Salle noire" est la salle de cinéma. En 1894 W.K.L. Dickson construisit la "Black Maria". Le lieu d'exposition peut être, lui, un "White cube". Les murs comme l'écran sont blancs. Le white cube éteint devient une salle obscure. Faisons des objets photographiques situés entre l'installation artistique et la projection de cinéma. Eteignons le white cube, orientons-nous dans la salle obscure. Nos photos sont devenues des objets théoriques, des questions sans réponses mais pas sans formes qui expérimentent des modes de présence et de désorganisation dans les espaces-lisières.

Chaque proposition ici, ce 18 décembre 2017, tient compte de l'absence de lumière à priori et donc de la démultiplication aléatoire des sources lumineuses. Pas de source de lumière extérieure aux pièces elles-mêmes.


Toutes les photos de la journée sont : ici


Plusieurs correspondances entre les savants anglais contiennent l'adjectif photographic au début de février 1839. C'est en Allemagne qu'on trouve le 25 février, le premier emploi du mot Photographie, dû à l'astronome Johann Mädler, qui définit alors le terme comme Lichtzeichenkunst (art du dessin à la lumière) ; cet emploi restera longtemps minoritaire dans l'usage allemand courant, où les images photographiques seront appelées Lichtbilder. C'est en Angleterre, dans la communication de Herschel du 14 mars, intitulée "On the Art of Photography...", qu'apparaît publiquement pour la première fois la série photography, photograph, photographic. Herschel avait employé plus tôt photography dans ses notes, et inscrit le participe passé photographed sur deux négatifs le 17 février. Il fut en correspondance suivie avec Mädler. Aussi Herschel - qui proposa un peu plus tard, sans doute sur le modèle électrique, l'opposition positive/negative - a-t-il souvent été identifié comme l'inventeur du vocabulaire moderne. 

(…) Quant au modèle morphologique [auquel se rapporte le mot : photographie], le premier élément désigne ici un instrument, le second un procès. Ce schéma était déjà responsable, avant 1839, d'une série "technologique" fort ancienne, en anglais comme en français : typographie (1557), lithographie (1803), télégraphie (1803) … C'est dans cette série que s'intégrera le terme photographie en 1839. 

L'établissement de ce vocabulaire en 1839 procède d'une invention néologique de caractère savant, d'origine anglo-allemande, et de portée internationale. Il faut donc considérer que l'adoption de ce vocabulaire en français constitue un emprunt à l'anglais. 

François Brunet, La Naissance de l'idée de photographie, puf, 2012

Pauline Sarrazy dans l'installation de Nina Vial Mouillet

mercredi 14 février 2018

Black box et white cube

Brion Gysin, Dream Machine, 1962
Mac Adams, Parallel Lives, 1998
Jeff Wall, vue de l'exposition au musée Reina Sophia, Madrid, 1994
On a donc affaire ici à une "black box". Le codage des images techniques a lieu à l'intérieur de cette black box ; (…) nous pouvons dire certaines choses sur ces images. Par exemple, qu'elles ne sont pas des fenêtres, mais des images, c'est-à-dire des surfaces qui traduisent tout en état de choses ; que, comme toutes les images, elles agissent de façon magique ; et qu'elles incitent leurs destinataires à projeter cette magie non déchiffrée sur le monde du dehors. La fascination magique qu'exercent les images techniques peut s'observer partout : partout peut s'observer comment elles chargent la vie de magie, comment nous-mêmes vivons, connaissons, évaluons et agissons en fonction de ces images. Dès lors, il est essentiel de se demander à quelle sorte de magie nous avons ici affaire.  

Vilém Flusser, Pour une philosophie de la photographie, Circé, 1996

Marcel Duchamp, salle centrale de l’Expositioninternationale du surréalisme, Paris, 1938
Nous étions dans un café situé en face de chez Panamarenko et pensions qu'il fallait trouver un nom à cet espace. Bernd a proposé une allitération, comme Coca-Cola, quelque chose de facile à retenir. (…) On a dit Space. C'était très bien parce qu'au même moment Gagarine était dans l'espace. L'espace était quelque chose de mystérieux, un élément qui était depuis peu dans la conscience des gens. Puis on a pensé à blanc parce que tout devait être blanc comme dans les ateliers de certains artistes. J'avais vu les premiers murs blancs chez Jef Verheyen ; Guy Mees avait peint toute sa maison en blanc, y compris le sol. Tout ce blanc venait je pense, en Belgique, du groupe Zero.

A la même époque, les murs des galeries de Bruxelles étaient recouverts de toile. Le blanc était considéré comme quelque chose de très pauvre, on l'utilisait pour peindre les étables, les fermes. On a pensé à White Space, puis j'ai trouvé l'allitération Wide White, quoique ce n'était pas grand du tout. Je voyais plutôt cet espace comme un espace mental.

Anny De Decker évoque l'ouverture de la galerie Wide White Space à Bruxelles (1966-1977)



mardi 6 février 2018

La main nécessaire (9)

Andres Serrano, Sohra Hura
Adam Jeppesen
Tout cela est offert pour ainsi dire dans le creux de la main. 
Sans avoir l'air d'y toucher. 
Francis Ponge

La main sentir
dessaisie,
encre, lumière, bleu.
Des cailloux !


Andres Serrano, The Morgue, Knifed to Death I, Cibachrome, 1992 
Sohrab Hura, Life is Elsewhere, 2010 
Adam Jeppesen, Work 65 version I, The Pond, 2017, cyanotype sur toile

Françoise Goria, Rhyparographie II, 2017

dimanche 4 février 2018

Les orpailleurs

Sergei Eisenstein, Max Bill
Josef Albers  
Le type du tableau-rouleau est intéressant et démonstratif en ce sens que l'écho multiple et la redistribution des motifs y sont clairement perceptibles, du fait même qu'il est étiré en longueur, et qu'il est facile de suivre la ligne de chaque élément à travers les modulations successives par lesquelles il passe. 
(...) Il ne restait qu'à "briser" le cadre et à aligner les éléments en une rangée de segments au long du ruban en mouvement. Puis à découper ce ruban en "sujets" séparés. Et ensuite à les montrer au spectateur dans une succession rapide, pour atteindre non plus l'unité morphologique statique du tableau, mais une suite dynamique. C'est précisément ce qu'a fait le cinéma, et en tant que tel, il rejoint par ses traits essentiels les phases primitives de la peinture : tout ce passe comme s'il reproduisait sur la toile de l'écran la forme première du tableau-rouleau, mais cette fois dans le mouvement réel du ruban se déplaçant réellement, se segmentant ; non plus segmenté dans le cadre séparé des feuilles, mais surgissant des rectangles séparés : images composant la réalité même de par leur course.
Sergei Eisenstein, Structure, montage, passage

Marcel Duchamp, Oskar Schlemmer, Max Bill
A tout cela, il faut enfin ajouter cette opinion des philosophes : ils affirment que si la taille actuelle du ciel, des astres, des mers, des montagnes, des êtres animés eux-mêmes et, finalement, de tous les corps, était réduite de moitié par la volonté des êtres supérieurs, ils ne nous sembleraient peut-être diminués en aucune partie et nous apparaîtraient come ils sont maintenant. En effet, le grand, le petit, le long, le court, le haut, le bas, le large, l'étroit, le clair, l'obscur, le lumineux, le ténébreux, et toutes les qualités de ce genre que les philosophes appellent accidents, parce qu'elles peuvent être attribuées ou non aux choses, sont telles qu'on ne peut les appréhender que par comparaison.
Leon Battista Alberti, La Peinture

Richard Monnier, Billes et boîtes de conserves, 2007-2008  
L'orpailleur fait tourner le sable des rivières dans son tamis pour chercher des pépites. Je fais tourner des billes encrées à l'intérieur d'un cadre pour recueillir les traces de leurs mouvements. En roulant les unes contre les autres, les billes dessinent une sorte de grille ou de trame dont la forme varie en fonction de leur nombre et de leur diamètre.
Richard Monnier

mercredi 24 janvier 2018

La date

Call Northside 777, film réalisation Henry Hathaway, 1948
A la fin de Call Northside 777, lorsqu'il monte dans un taxi, le reporter du Chicago Times joué par James Stewart n'a plus aucun espoir de réussir dans son entreprise : innocenter un homme condamné à perpétuité onze ans auparavant.

C'est la une d'un journal que lui tend le chauffeur qui attire son attention sur les prouesses de l'agrandissement photographique. L'agrandissement est susceptible de révélations.

Sortant de sa poche l'unique photo qui lui sert depuis des jours à tenter de retrouver un des protagonistes de l'affaire, il se met à la scruter en la pliant et la tordant dans ses doigts et soudain son regard s'illumine.

Sa photo à lui aussi peut contenir (tenir enfouie encore invisible), la preuve qu'il cherche tant. Il faut, pour le savoir, réaliser l'agrandissement d'une partie de l'image, ce qu'il va demander de faire au photographe du Daily Times.



A partir de là une course contre la montre s'engage pour que l'hypothétique preuve arrive à temps devant la sceptique commission mandatée par le gouvernement pour décider de la nécessité ou non de réviser le procès.
Le bélinographe, utilisé pour transmettre la photo depuis les bureaux du journal de Chicago, malgré ses allures de science-fiction est une invention technologique de l'époque, oubliée mais bien réelle.

La preuve, c'est la date de prise de vue de la photo. C'est cette date qu'il faut, par l'exploit de l'agrandissement d'un détail de la photo, extraire du fond de l'image. Comme on irait chercher une métadonnée cachée dans le grain du tirage. La date devrait se trouver là, à la une, sous le bras du crieur de journaux présent par hasard à l'arrière-plan.

Nous assistons, dans le noir du laboratoire, avec toute la commission réunie, à la révélation. La preuve apparaît lentement dans tout un jeu de plans alternés, entre le papier blanc flottant silencieusement dans le liquide et les regards impatients des hommes en noir tendus par le commentaire surexcité de James Stewart.
Magie du cinéma, la date apparaît en gros plan, bien lisible, incontestable !


On Kawara, Date Painting, 29 décembre 1977
Il faut que chaque photo contienne la date de sa prise de vue.

jeudi 18 janvier 2018

Projection enlevée

Jackson Pollock dans son atelier
Studio Georges Méliès à Montreuil
Des décors de Georges Méliès aux toiles de Jackson Pollock, comment transformer les lignes dures en lignes souples ? 

Appuis ou suspens ? 

La force de gravité combinée à l'élan soustrait l'application à son objet et devient source d'une projection enlevée non plus appuyée.

Chambre noire portative
Marcel Duchamp, 3 stoppages-étalon, 1913-1964
Marcel Duchamp, Grand Verre (détail), 1915-1923

dimanche 7 janvier 2018

La photo sans papier : vers l'objet théorique

Picturediting#5, lundi 4 décembre 2017, Galerie du Quai, Isdat
Aurore Clavier
Picturediting#5, lundi 4 décembre 2017, Galerie du Quai, Isdat
Antonine Muscat
Dans le cinquième accrochage picturediting#5 chacun a montré une photographie ou du photographique mais sans utiliser de papier : c'est la photo sans papier.
Rien de plus facile, de plus "naturel" tant nous sommes captivés par les écrans : smartphones, tablettes, ordinateurs, vidéo projecteurs… Tirer une photo sur papier demande un effort, un travail de transposition, le choix d'une échelle, un réglage colorimétrique. Il faut la manipuler avec précaution. Tout un tas de difficultés. Quelle est la nécessité de cet effort ? Paradoxalement, l'apparition physique de l'image sur le support papier est devenue une abstraction. Il faut l'abstraire de la machine, distinguer ses différents éléments et la recomposer autrement avec d'autres images, dans un espace provisoire, se donnant autant à regarder qu'à lire ou à entendre (rythme).
Jusque-là nous avions le papier en commun. Chacun une surface imprimée, plus ou moins grande, de telle ou telle texture, disposée à sa façon dans l'espace ou sur les murs, prise dans un jeu de relations avec d'autres surfaces proches ou lointaines. Maintenant il y a plusieurs objets et événements distribués dans l'espace et le temps. Ces objets/événements cohabitent par contraste. Il n'y a aucune difficulté à mettre deux choses très différentes dans le même espace.

Picturediting#5, lundi 4 décembre 2017, Galerie du Quai, Isdat
Antonine Muscat, Kaëlis Robert
Picturediting#5, lundi 4 décembre 2017, Galerie du Quai, Isdat
Aurore Clavier, Florence Berthier, Gay Ben Chetrit, Paul Rigaud, Paul Ricci
Picturediting#5, lundi 4 décembre 2017, Galerie du Quai, Isdat
performance d'Adrien Julliard
On voit :

Un empilement de douze plateaux de table sur deux tréteaux, le mot "amour" sur la tranche d'un des plateaux et plusieurs fois le mot "rien" sur une autre.
Quelqu'un qui tient devant son œil droit ou gauche un smartphone affichant l'image du même œil prise quelques secondes avant.
Deux écrans noirs au sol, lorsque l'on s'en approche, deux figures vertes s'extraient du noir et y replongent quand on se déplacent.
Appuyée contre le mur, une image sérigraphiée sur une plaque de métal.
Trois histoires pyrogravées sur trois boîtes contenant un casque pour entendre les sons d'un lieu.
Quelqu'un lit un texte, c'est à chacun de faire mentalement la photo.
Plusieurs personnes déambulent avec des photos de famille tatouées sur les bras, sur la nuque.
Un participant confie son smartphone à un autre pour qu'il y active des images de différents lieux.
Sur un socle deux formes organiques roses et blanches sortent d'une petite plaque de béton. Déformation de la surface : une chose se montre et constitution d'un volume : autre chose se cache.
En appuyant sur la pédale de la machine à coudre on fait avancer la ligne de couture sur le grand tissu blanc mais aussi défiler un ruban d'images couplé à la bobine de fil.
Au sol un visage perdu dans le sel.
Au mur, deux petites photos sur une bande de plexiglas.
Des personnages aux allures plus ou moins extravagantes affublés d'un écarteur de bouche s'activent avec des smartphones à bout de bras ou au bout de perches à selfie. Devant son ordinateur, un opérateur déplace les images prises en direct à la surface d'une projection.
Une bande son en provenance des deux enceintes qui encadrent la photographie d'un lieu sur l'écran d'un ordinateur. Mais c'est un montage de plans fixes qui inopinément s'animent.
Dans la petite salle noire attenante, une image fixe est projetée, photo ou plan fixe? L'intérieur d'un appartement. Rien ne bouge? Une bougie? Un réveil? Micro mouvements.
Ailleurs une projection sur un tas de farine et un feu d'artifice.

Toutes les photos de la journée sont : ici

Picturediting#5, lundi 4 décembre 2017, Galerie du Quai, Isdat
Noanne Adam, Ilyess El Habchi, Naomi Henry, Cloé Labourdique
Constitueront un objet théorique les énoncés qui, dans ce discours-fait-texte qu'est toute œuvre littéraire ou artistique, assertent la monstration du discours, énoncent l'énonciation de l'œuvre ; pour le dire autrement : L’objet théorique se construira dans une œuvre déterminée à partir de l’ensemble des énoncés qui en réfléchiront l’énonciation. Cette réflexivité interne à l’œuvre en certains de ses fragments définit sa dimension théorique : elle lui donne, dans sa totalité ou partiellement, une « conscience ou un sujet théorique » en opérant la construction d’un « objet théorique ». 
Louis Marin, Opacité de la peinture, 1989

Pour lui [Roland Barthes], la photographie est constituée par le fait brut de son statut comme preuve, témoin muet sur lequel "il n'y a rien à ajouter". C'est à ce moment précis, lorsque ce qui lui donne valeur de preuve s'essentialise, que la photographie change de statut et devient un objet théorique, autrement dit une sorte de grille ou de filtre au moyen duquel on peut organiser les données d'un autre champ qui se trouve par rapport à lui en position seconde. La photographie est le centre à partir duquel on peut explorer ce champ, mais du fait de cette position centrale, la photographie devient, en quelque sorte, une tache aveugle. Rien à dire, du moins pas sur la photographie.
Rosalind Krauss, Le photographique, 1990


Participants : Noanne Adam, Cristelle Aguilo, Gay Ben Chetrit, Florine Berthier, Aurore Clavier, Ilyess El Habchi, Naomi Henry, Clara Jude, Adrien Julliard, Cloé Labourdique, Marion Lefeuvre, Maeghan Leigh Mourier, Antonine Muscat, Paul Ricci, Paul Rigaud, Kaelis Robert, Chanwei Tang, Nina Vial Mouillet.