lundi 31 octobre 2016

Flour Arrangements

Bruce Nauman, 
Flour Arrangements, 1966
Dans Flour Arrangements, Bruce Nauman introduit la photographie comme médium artistique d'une manière très simple, en créant une double dissociation. En photographiant des arrangements de farine sur le sol de son atelier, il perturbe la reconnaissance que nous pouvons avoir du matériau mais aussi de l'échelle des réalisations. Le jeu de mot du titre entretient la confusion. Entre paysages et sculptures involontaires, les mouvements auxquels le matériau est soumis trouvent un écho dans le mouvement des cadres photographiques et des points de vue impliquant parfois une pseudo ligne d'horizon, parfois un quadrillage quasi cartographique.


Bruce Nauman, Untitled (Flour Arrangements), réalisé avec William Allan et Peter Saul pour "The Experimental Television Project", KQED, Channel 9, 1967. Video, noir et blanc 24mn.
Bruce Nauman vide sur le sol 5 paquets de farine de 5 kg. Puis, sur une vue plongeante, nous le voyons tirant un tasseau de bois à l'intérieur du tas de 25 kilos de farine, le mettant ainsi en forme sur le sol, selon divers motifs, comme autant de sculptures. Pendant plusieurs minutes, chaque nouvelle forme de la sculpture, en perpétuel changement, efface la précédente. La signature de l'artiste dans la farine sera le point final.

Pendant ce temps, William Allan et Peter Saul jouent le rôle d'invités sur le plateau de télévision. De façon décontractée, en fumant, ils commentent la performance, discutant entre eux de diverses choses plus ou moins éloignées qu'elle leur évoque puis revenant de leurs digressions comme par hasard à l'événement qui se déroulent juste à côté d'eux. Parfois questionant le performeur, parfois décrivant ce qui est en train de se passer, parfois revenant à leur propre échange, ils parlent entre eux de ce qu'ils voient et se questionnent mutuellement, parlent de la télévision ou de la provenance de la farine…

Les plans filmés alternent entre les visages, parfois en très gros plan, des deux invités sur le plateau et les gestes précis de l'artiste qui met en forme son matériau, construisant et déconstruisant. Deux scènes sont filmées en parallèle, gestes et paroles, acteur et regardeurs, aucune ne surplombant l'autre, parfaitement indépendantes dans leur déroulement, liées par leur égale durée et le partage de l'espace en jeu. Cette égalité de ton entre les commentateurs et l'artiste, la discontinuité des gestes mais aussi la discontinuité de la parole, bien que tout deux sans interruption, disent quelque chose d'un nouveau rapport entre le texte et l'image.


Barry Le Va, Extended Vertex Meetings: Blocked: Blown Outward, 1971, farine, dimensions variables, Nigel Greenwood Gallery, London.
Barry Le Va
D'autres pièces au sol ici ou là

dimanche 23 octobre 2016

Soleils : Solargraphy

Justin Quinnell, solargraph 2014
Adas Vasiliauskas, soliaografija, 2011
La solargraphie désigne une pratique photographique qui consiste à enregistrer des images de paysage en utilisant un sténopé et des temps d'exposition très longs, de l'ordre de plusieurs mois.


Matt Bigwood, 2012
David Strange, 2008-2009
Une simple canette de bière devient ici l'appareil rudimentaire et idéal. On trouve en ligne des démonstrations très explicites et à la portée de tous pour fabriquer ce genre de sténopé. Pendant des mois l'appareil sera "abandonné" à son travail passif d'enregistrement d'une portion de réalité. La difficulté principale consiste à choisir (au jugé) un point de vue et à assurer la stabilité de l'appareil enregistreur (le sténopé) durant tout ce temps de pose. Il faut donc le caler, le fixer, le cacher peut-être, le rendre étanche aux intempéries. Le premier temps de fabrication de l'appareil (un bricolage très "domestique", qui peut commencer par le plaisir de la boisson) est prolongé par un deuxième temps beaucoup plus "social" de prise de position : trouver une place sûre (dans un monde ultra technologique) pour cet appareil anachronique et clandestin. Combien sont déjà en place autour de nous ?

Sténopés
L'image obtenue, elle, est très particulière.

1 - contrairement aux caméras de surveillance qui épient les moindres faits et gestes, elle n'enregistre quasiment que les mouvements astronomiques : elle dessine les trajectoires de la course du soleil au fil des jours sous la forme de lignes successives et juxtaposées plus ou moins lumineuses suivant les conditions météorologiques.

2 - Ses trajectoires sont rarement parallèles à cause de la forme du sténopé-canette. Le papier photo noir et blanc glissé à l'intérieur, contre la paroi de la canette, a en effet une position cylindrique qui produit une déformation de l'image.
3 - Cette image n'est pas obtenue en développant le papier photo de façon ordinaire (révelateur puis fixateur) mais en le scanant directement à la sortie du sténopé. Il n'y a donc pas d'image latente mais une image directe qui est rephotographiée par le scan. Cette opération est cruciale car unique : la lumière intense du scan va altérer en quelques secondes l'image patiemment recueillie au fil des mois sur le support encore sensible à la lumière. 

4- La couleur bleue qui évoque une image nocturne (naturalisme ?) est obtenue en inversant numériquement la couleur rose-orangée du papier sensible. De même la taille finale de l'image dépend de la résolution numérique du scan.


Diego Lopez Calvin, solargraphia
Jesse Thompson
Ces images résultent d'un montage de temporalités très hétéroclites : archaïsme du sténopé : un trou dans un boîte noire qui permet à l'image d'apparaître + une surface sensible issue de l'industrie photographique du XIXe siècle : le papier + un scan numérique : fixation et visibilité contrôlée de l'image.

On peut donc penser que ce même montage est visible à l'intérieur de l'image produite.


D'autres écritures du soleil : ici