mercredi 23 octobre 2013

L'oeil, la bouche, la main

Jeff Guess, From Hand To Mouth, 1993
Rodney Graham, 75 Polaroïds, 1976
Jeff Guess, From Hand To Mouth, 1993

From Hand To Mouth, De la main à la bouche (1993) est une tentative pour pousser les frontières de ma pratique photographique dans plusieurs directions à la fois, avec le désir poétique d'approcher les limites de l'idée d'objectivité photographique. L'installation consiste en un tirage photographique continu de 22m x 1m, sur papier argentique, de 24 expositions individuelles. Le tirage est suspendu à partir d'une structure métallique circulaire de 7m de diamètre, éclairée au centre par en haut.

Les négatifs ont été produits en plaçant un morceau de film 35mm directement dans ma bouche, l'utilisant ainsi comme une chambre noire. Chaque prise de vue montre ma main touchant un objet domestique quotidien (une chaise, un téléphone, un livre...) imprimé à l'échelle un, avec le négatif entier visible, y compris les trous de perforation. La surface photographique porte témoignage des traces d'une présence corporelle (la salive, des empreintes digitales, etc) insistant doublement sur la relation indicielle, la connexion physique avec le réel.
L'installation se réfère à une forme historique, le panorama du dix-neuvième siècle en le simplifiant, enlevant ses dispositifs traditionnels destinés à dissimuler l'artifice, afin de poser d'autres questions, par exemple sur l'archétype. Au lieu de trouver l'espace méticuleusement délimité du trompe-l'oeil, on est ici invité à se déplacer, à l'intérieur et à l'extérieur d'un tirage de très grand format, explorant sa matérialité mise à nue par un simple morceau de papier photographique dans toute sa fragilité. Cette hésitation entre la représentation et l'objet est répercutée dans l'ambiguïté sémantique du titre qui évoque à la fois une expression idiomatique signifiant un manque de moyens, l'usage du strict nécessaire et dénote en même temps l'idée de mesure, rendant littéral la distance "de la main à la bouche".
Jeff Guess

Rodney Graham,75 polaroïds, 1976

Les 75 photographies sont le résidu de plusieurs centaines d'expériences concernant l'observation nocturne de la nature à l'aide d'un polaroïd 180. Ces "expériences", conduites dans l'obscurité totale de forêts, parcs et autres terrains boisées, étaient centrées autour de la contemplation de deux phénomènes simultanés : l'effacement de l'image rémanente négative provoquée par l'éclair de lumière intense qui a mis les objets et les sites dans mon champ de vision, et l'apparition de l'image positive qui va se fixer sur le papier sensible du polaroïd.



Jeff Guess, From Hand To Mouth, 1993 (détails)
Rodney Graham, 75 Polaroïds, 1976 (détails)
Les deux artistes utilisent une partie de leur corps comme substitut de l'appareil photographique. Jeff Guess utilise la bouche comme une chambre noire et les lèvres comme sténopé, Rodney Graham utilise l'oeil comme une chambre noire momentanée au fond de laquelle se forme une image négative fugitive (l'image rémanente). Ces substituts d'appareils organiques sont connectés à des surfaces sensibles externes qui enregistrent la formation de l'image, petits morceaux de négatifs, polaroïds. Dans les deux cas le rapport au réel est profondément modifié et la main se porte en avant, pour toucher, pour avancer dans l'obscurité et déclencher. L'image photographique est ici d'abord une image intérieure. C'est finalement entre la tête et la main que se redistribue autrement tout le dispositif photographique. Les deux artistes montrent leurs images au sein de constructions qui appellent ensuite l'entrée et l'engagement physique de celui qui regarde.
 
Rodney Graham, 75 Polaroïds, 1976, extérieur de la structure
Bruce Nauman, From Hand To Mouth, 1967

Il faut incorporer l'appareil photographique.

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