mardi 6 décembre 2011

Passagers


Chris Marker, Passengers, 2008-2010
Thomas Bilanges, Chronique de San Fransisco, 2003
Walker Evans, Subway Passengers, 1938-1941



"L'apparition de ces visages dans la foule / Pétales sur une branche humide, noire" … Le court poéme, inoubliable, de Ezra Pound était ma première idée pour une épigraphe destinée à une autre exposition de photographies, STARING BACK. Puis j'ai laissé tomber l'épigraphe. Trop facile de s'abriter derrière un grand poète, comme derrière un gilet pare-balles métaphorique, me semblait-il. Notez bien que je n'ai parlé de cette idée abandonnée à personne. Alors sont arrivées les premières revues. Et l'article de Brian Dillon dans Art Review commençait par : The apparition of these faces in the crowd / Petals on a wet, black bough” - après quoi il donnait des détails sur la parenté entre ces vers et l'état d'esprit de mes photographies. J'étais abasourdi. C'était donc vrai, après tout, il existait une telle chose, la poésie, dont les voies sont par nature différente des voies du monde, qui nous fait voir ce qui était tenu caché et entendre ce qui était tenu silencieux. J'ai toujours été convaincu que dans mes petits essais, le non dit était plus significatif que ce qui était raconté et là j'en avais la preuve brûlante. Cette fois je n'hésiterai pas à citer Pound et je pense qu'avec cette dernière expérience dans le métro parisien il convient encore mieux. Les pétales sont à coup sûr ces visages que je capture comme un paparazzi bienveillant. Volé, oui, mais par un jeu de miroir, ici, voler veut dire donner. Les tabloïdes aiment attraper les gens (de préférence des célébrités) inconscients, si possible avec une expression maladroite ou ridicule, les choses qui arrivent mécaniquement, indépendamment de l'intention réelle du sujet. Une fois, quand j'étais enfant, le Président français Poincaré a visité un cimetière militaire, sous un soleil brûlant et la lumière extrême a fait apparaître sur son visage, pendant un dixième de seconde, un rictus qui pouvait être pris pour un sourire. Une photographie a saisi ce moment et pour le reste de sa carrière il a été désigné par les opposants de droite comme "l'homme qui rit dans les cimetières". Sans doute ce souvenir d'enfance m'a réellement aidé à développer une curiosité provoquante envers les images. Donc mon intêret à collectionner ces "pétales" est exactement - petit étonnement - à l'opposé des tabloïdes. J'essaye de leur donner leur meilleur moment, souvent imperceptible dans le cours du temps, parfois 1/50 de seconde qui les rend plus vrais, proches de leur être intérieur. J'ai commencé l'expérience avec une montre-bracelet appareil photo , de là le titre "QUELLE HEURE EST-ELLE ?". Puis, j'ai utilisé des trucs différents mais j'ai gardé le titre, pour mon plaisir personnel et aussi parce que le moment volé d'un visage de femme dit quelque chose du Temps lui-même … Mais c'est une autre histoire et, oui, j'avais presque oublié … Le poème de Pound : il a été écrit à Paris et le titre est "Dans une station du métro".
Chris Marker
Cocteau disait que la nuit, les statues s'échappaient des musée et partaient se promener dans las rues. Durant mes pérégrinations dans le métro parisien, j'ai parfois fait de telles rencontres peu communes. Les modèles des peintre célèbres étaient encore parmi nous et j'ai eu la chance de les avoir assis en face de moi.
Chris Marker


Pour le métro de New York, Evans invoque « un moderne Dickens ou Daumier », qui seul pourrait décrire « l’écrasante absence de joie que l’on peut [y] voir ». D’ici là, écrit-il en 1962, « ce peut être l’endroit rêvé pour un photographe qui n’en peut plus du studio et de ce qu’a d’atroce la vanité humaine. En bas, dans cette sorte de sauna, il trouvera la parade que lui offrent des modèles inconscients et captifs, dont la sélection se fait automatiquement, par le seul hasard.
[Ces portraits] ont été pris par [...] un espion qui se repent de l’avoir été, [...] un voyeur qui ne visait qu’à l’apologie de ceux qu’il regardait. Quant à la brutale, impudente invasion qu’ils impliquent, elle a été soigneusement adoucie, en partie atténuée par le passage calculé du temps. [...] Vous ne verrez parmi ces gens le visage d’aucun sénateur, d’aucun président de banque. Ce que vous voyez, c’est d’abord une sorte de sobre évidence. Voici les hommes et les femmes du jury. »

Thomas Bilanges, Chronique de San Francisco, 2003
accompagnant dans le Monde Diplomatique un article de Howard Zinn en avril 2004

Il y a onze heures de décalage horaire entre San Francisco et Bagdad. C'était écrit chaque jour, avec la position de la lune et la météo, dans le supplément spécial du San Francisco Chronicle. Je suis resté à San francisco le temps d'une guerre que l'on nommait éclair, du mercredi 19 mars au dimanche 20 avril 2003. Chaque matin prenant le bus pour downtown, je regardais les gens tandis que le paysage de la ville défilait derrière les vitres. C'est l'histoire d'un quotidien. Local.

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